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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/169

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pouvoir de son rival, convaincu avec raison que son parti ne pouvait qu’y gagner. Aux instances de ses amis, qui le pressaient d’agir et lui répondaient de tout, il répliquait qu’il ne partirait pour Madrid que s’il y était appelé, connaissant pour en avoir fait l’expérience l’empire exercé par la reine mère sur l’esprit de son fils. Aux yeux de la nation, il voulait éviter de passer pour rebelle, et ne se souciait pas pour lui-même de s’exposer de nouveau à la déconvenue qu’il avait essuyée à l’époque de la déclaration de la majorité. Sa qualité de vice-roi de trois provinces mettait à sa disposition des forces assez considérables et lui permettait de s’appuyer sur le royaume d’Aragon, qui, bien que dépouillé par Philippe II d’une partie de ses privilèges, pesait encore d’un poids considérable dans les affaires de la monarchie. L’opinion lui était favorable et il comptait de chauds partisans dans ce pays.

La cour cependant ne le perdait pas de vue. Sans soupçonner toute la gravité de la situation, elle prenait quelques mesures de défense. Des troupes étaient concentrées à Tolède. Le précepteur et le confesseur du roi étaient exilés. Le comte de Medellin était chassé de Madrid et perdait sa charge de grand écuyer, qui était donnée au marquis de Algava. Des généraux soupçonnés de pactiser avec don Juan étaient dépouillés de leur commandement. La mesure la plus sérieuse fut la création d’un régiment de trois mille hommes, spécialement destiné à la garde du roi. On l’appelait la Chamberga, du nom de la casaque que portaient les soldats et dont un Français, nommé Chambert, passait pour avoir inventé la coupe. L’ayuntamiento de Madrid protesta contre l’institution de ce corps permanent, mais il fut passé outre. Au palais, l’énergie fut un moment à l’ordre du jour. L’amirauté de Castille, le connétable, le grand chambellan, lesquels n’aimaient pas plus don Juan que Valenzuela et espéraient gouverner seuls, conseillaient fortement à la reine de faire arrêter le trio de grands seigneurs qui passaient pour les chefs des jansenistas (partisans de don Juan) et de faire étrangler le chambellan don Diego de Velasco. L’ordre en fut donné trois fois au président de Castille, qui trois fois refusa d’obéir. La machine gouvernementale usée, affaiblie, ne fonctionnait plus, entravée dans les fils de ces mouvemens contraires.

Convaincu qu’il ne pourrait arriver à son but par le seul crédit de ses partisans, même appuyé de l’opinion, don Juan résolut de soutenir ses prétentions par la force. Il parvint à gagner à ses vues don Gaspar Sarmiento, lieutenant-général de l’armée, chargée de la défense de la Catalogne, lequel fit déclarer pour la cause du prince un régiment de cavalerie de cinq cents chevaux, cantonné à Barcelone. Ces troupes ayant quitté de nuit leur quartier prirent en silence la route de Saragosse. Prévenu aussitôt, le général en chef