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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/954

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recueillir les avantages d’une mesure qu’ils n’auraient votée, pour la plupart, que dans un intérêt électoral. Les candidats ne manqueraient pas pour toutes les magistratures : ils n’auraient d’abord qu’à se dire républicains ; ils manqueraient d’autant moins qu’ils recevraient de plus gros appointemens, et cette augmentation des traitemens est même peut-être la partie la plus importante du projet, celle qui paraît destinée à faire passer le reste. Qu’aurait gagné le pays de son côté ? Il n’aurait pas même l’apparence d’un progrès sérieux dans l’administration judiciaire. Il ne paierait pas moins, il paierait davantage au contraire. Il aurait des juges mieux rentés et plus contestés, une magistrature affaiblie d’avance par le conflit des partis d’où elle serait sortie, une grande institution respectée jusqu’ici, atteinte dans son indépendance, dans sa considération, fatalement exposée désormais à tous les contre-coups des réactions politiques. Et voilà comment ce qui aurait pu être une réforme sérieuse, utile si l’on s’était exclusivement inspiré de l’intérêt public, n’est plus qu’un expédient confus, équivoque, fait pour produire d’inévitables désordres dont le pays serait le premier à souffrir, dont la république elle-même subirait un jour ou l’autre les désastreuses conséquences si l’on ne s’arrêtait dans cette voie.

Il faut bien se dire que les réformes vraies ne s’accomplissent pas ainsi avec des passions et des calculs de parti, qu’elles exigent au contraire une étude attentive, des connaissances multiples, de la suite dans les combinaisons, un très sérieux esprit pratique, en même temps que l’intelligence générale des choses. C’est bien plus vrai encore dans les affaires de finances que dans les autres parties de l’administration. Là aussi sans doute, dans ce vaste ensemble qui embrasse tous les intérêts nationaux, qui se résume dans des chiffres, dans un budget de près de 3 milliards, — là aussi, on le sait bien, il y aurait de profitables réformes à réaliser. Il y aurait des améliorations, des progrès de toute sorte à poursuivre dans le régime commercial qui vient d’être l’objet d’une longue discussion dans la chambre des députés et qui est en ce moment livré à l’examen du sénat, dans la législation des industries et le système des impôts qui sont chaque jour soumis au parlement. Qu’on s’attache aussi à cette œuvre toute pratique, ce sera pour le mieux ; seulement, si l’on procède avec légèreté, si l’on manie sans précaution et sans prévoyance toutes ces questions délicates de combinaisons de taxes ou de dégrèvemens, si par des propositions tardives on vient troubler l’économie d’un budget en lui enlevant d’un seul coup 60 millions, on s’expose nécessairement aux mécomptes, aux surprises de l’imprévu ; on se trouve parfois avoir fait ce qu’on ne voulait pas faire. C’est ce qui vient peut-être d’arriver à l’occasion d’une simple loi sur les patentes qui a été adoptée récemment parla chambre des députés, sans soulever une discussion sérieuse, sans provoquer la moindre objection du gou-