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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/435

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UN POÈTE LYRIQUE ESPAGNOL.

une fugitive étincelle — et je ne pense encore à ce jour qu’avec épouvante.

La mort même la trouva si belle, — que pour l’emporter vers les mondes supérieurs, — son souffle destructeur ne s’imprima pas sur elle.

Je la vis, aux sinistres lueurs — des cierges blancs ; on l’eût dit endormie, — la gorge couverte de fleurs odorantes,

Et sur son calme visage décoloré — je posai en tremblant un baiser… le premier, — l’unique baiser que je lui donnai de ma vie.

Ah ! comment ai-je pu résister au choc — terrible d’une si dure épreuve ? — Je ne l’ai su ni ne veux le savoir.

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Le monde était pour moi désert, — le soleil sans lumière, la nature muette, — et moi, non désolé, mais mort.

Car elle ne vit plus l’âme qui, privée de tout bien, se lance éperdue — dans les noirs abîmes du doute.

Que j’ai été malheureux !… Mais où n’atteint pas — la clémence de Dieu qui nous envoie — le calme après la terrible tempête ?

Une nuit d’insomnie, nuit d’agonie — où, entraîné par le flot violent — de la douleur, je me tordais en gémissant,

Quand, de plus en plus aveugle, seule et abandonnée, — ma raison luttait contre la peine — où la foi de l’homme s’épure.

L’image de Béatrice, douce et sereine, apparut tout à coup à mes yeux, — rayonnant d’un éclat céleste.

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Entourée de nuées lumineuses — qui lui faisaient une robe flottante, — blanche comme la neige des sommets,

Elle inclina vers moi sa virginale figure — pour éclairer mon esprit assombri — d’un rayon d’angélique tendresse.

Trois fois dans mon délire, — me redressant sur ma couche, — je voulus l’embrasser, et j’embrassai le vide,

Et au travers de son image, versant — un torrent de larmes, trois fois — je sentis mes bras retomber sur ma poitrine.

« Le ciel entendant tes continuelles prières, — s’écria la vision, cherche à te rendre — le repos perdu que tu désires,

« Et je reviens vers toi, comme l’oiseau fatigué — d’un long voyage vole vers le nid silencieux — où veille son désolé compagnon ;

« Parce que, dans le sein même de la gloire, — j’étais triste en pensant à ton affliction — et je troublais par mes gémissemens le calme du divin séjour.

« Ayant pitié de ta constance — que n’ont pu ébranler ni le sort — ni le temps, ni la rigueur, ni la distance,

« Je viens te voir en retour — et par ordre d’en haut, je te dis : — Que ton amour a triomphé de la mort.