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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/434

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REVUE DES DEUX MONDES.

Mon doute se tourne en certitude, — et je sais que nous fûmes, en traversant le monde, — comme deux étincelles de la même flamme.

Où trouver un amour plus touchant et plus profond — que le nôtre, et qui ait été — si timide, si chaste et si réservé ?

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Jamais la naïve jeune fille n’entendit — aucune parole qui fît paraître — sur ses joues le rouge de la pudeur.

Mes peines, mes soucis, mes désirs, — mes secrètes angoisses, je les exprimais — avec le muet langage des yeux,

Et sans un mot, sans que ma langue, esclave — d’une folle crainte, se hasardât à la prière, — elle devinait mon pur amour.

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Mais ensuite, quand la nuit obscure, — couronnée d’astres étincecelans, — excitait ma fièvre et mon délire,

Quand seul dans ma chambre, le regard — fixé sur l’étendue ténébreuse de l’espace, — où resplendissait l’image de celle que j’aimais,

Je cherchais dans le silence et le repos — un adoucissement à mon mal, quelles tristes plaintes — exhalait ma poitrine angoissée !

Comme les abeilles accourent au rayon de miel, — ainsi mes pensées volaient vers Béatrice — à travers les murs et les grilles.

Et dans la nuit silencieuse, au moment — où elle dénouait ses cheveux d’or, — de vagues accens troublaient sa quiétude.

C’étaient sans doute mes désirs ardens — qui, chœur invisible, volaient — autour d’elle, en lui disant : Je t’adore !

Parfois dans mon douloureux état, — une voix du cœur, secrète et profonde, — me criait : Courage ! tu es aimé.

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Mais en arrivant au pied de sa fenêtre, — je reculais confus, sans valeur, — et me disais : Il est encore trop tôt ; je reviendrai demain.

Et jamais n’a lui le jour propice — pour mon amour, qui, prisonnier, — s’agitait en moi comme un Titan.

Peut-être sans la faiblesse que j’avoue, — nos deux existences, dans une divine extase, — se seraient fondues en un baiser.

Mais hélas ! un jour à l’improviste — l’effroyable mort qui me la ravit — me laissa seul et triste au milieu de ma route.

Ce chaste front, vase sacré — de vertu et d’amour, ces yeux — clairs comme la lueur de l’aube ;

Ce sein gracieux, ces lèvres — roses, dont le pudique sourire — calmait la rigueur de mes ennuis ;

Cette voix qui, tremblante, indécise, — arrivait à moi comme le chant lointain — de la nuit sur les ailes de la brise ;

Tout cela, malgré mes larmes abondantes, — passa devant moi comme