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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/246

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vaincre en détail, au risque de préparer sans le vouloir au pays de nouvelles et inévitables épreuves.

L’Angleterre, plus ancienne que la France dans les révolutions, plus expérimentée dans la vie constitutionnelle et aussi plus heureuse, traverse sans ébranlement sérieux, sinon sans émotion, cette crise des élections qui vient de conduire à un changement de ministère et à un changement de politique. C’en est donc fait, lord Beaconsfield est vaincu, définitivement vaincu dans ce scrutin qu’il affrontait avec tant de confiance, et il a dû céder le pouvoir à son ardent et heureux adversaire, M. Gladstone. Chose cependant étrange! Il y a quelques années à peine, au lendemain du congrès de Berlin, lord Beaconsfield rentrait à Londres presque en triomphateur; il semblait avoir relevé la politique traditionnelle de son pays et ramener avec lui l’honneur de l’Angleterre. Il y a quelques mois encore, il paraissait rester l’homme d’état le plus populaire des trois royaumes. Au contraire, il y a quelques années, M. Gladstone semblait atteint d’une irréparable impopularité et on allait même casser les vitres de sa maison. Aujourd’hui tout est changé; M. Gladstone, par la puissance du talent et de la parole, a reconquis l’ascendant, la popularité dans le pays, la majorité dans le parlement, et bien qu’il ait cessé depuis quelques années d’être le chef officiel de son parti, c’est lui qui s’est trouvé naturellement désigné pour prendre le pouvoir avec la majorité nouvelle sortie des dernières élections. Ce qu’il y a de caractéristique dans ce nouveau parlement, c’est l’importance croissante des libéraux avancés, même des radicaux, et M. Gladstone, chargé par la reine de reconstituer le ministère, a été nécessairement conduit à tenir compte de tous ces élémens. C’est ainsi que, dans le nouveau cabinet, à côté de lord Granville, de lord Hartington, de lord Selborne, de lord Spencer, vont se trouver des libéraux très accentués comme M. Bright, sir W. Harcourt et même des radicaux comme M. Chamberlain et sir Charles Dilke, qui devient sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères. Les uns et les autres entrent au pouvoir sous la présidence de M. Gladstone, chargé en qualité de premier lord de la trésorerie de maintenir entre tous ces élémens un peu discordans une unité d’action qui ne sera peut-être pas toujours facile. Le nouveau cabinet est à peu près complet et la nouvelle chambre des communes vient de s’ouvrir. Des difficultés naîtront sans nul doute dès qu’on touchera aux grandes questions des réformes devant lesquelles le cabinet ne pourra pas longtemps reculer; elles sont à prévoir. Pour le moment, on en est aux premières satisfactions de la victoire et aux préliminaires de l’ère toute libérale qui s’ouvre en Angleterre.


CH. DE MAZADE.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.