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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/239

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intentions modératrices publiquement proclamées? Il s’est engagé dans une voie où il peut être place à chaque instant entre les impossibilités et les violences. C’est là précisément l’équivoque de la situation, et notez bien que, sans aller plus loin, sans attendre même l’application des décrets, cette équivoque pèse déjà sur tout, se retrouve partout, dans la confusion des conseils, dans les conflits de direction, dans tous ces préliminaires incohérens d’une action probablement destinée à s’aggraver. Quelle sera la ligne de conduite définitive du gouvernement ? On ne le voit pas bien encore. Jusqu’ici, à parler franchement, cette campagne n’a pas été heureuse pour quelques-uns des ministres qui, par leurs fausses démarches, leurs excentricités ou leurs méprises, ont compromis le gouvernement plus qu’ils ne l’ont servi et ne rendent pas bien facile la lâche de M. le président du conseil.

Ce n’est point assurément M. le ministre de l’instruction publique qui a été bien inspiré en recommençant ses pérégrinations bruyantes, en cédant à cette humeur voyageuse qui le conduisait l’an dernier sur les routes du Midi, qui vient de le conduire tout récemment à Douai et à Lille. M. le ministre de l’instruction publique n’est point certes un personnage comme un autre, il aime les voyages à fracas, et sans revêtir l’uniforme de gala, il ne manque pas d’un certain goût pour le « panache. « Il lui faut la représentation, les banquets, les toasts, les discours, les manifestations. On tire le canon sur son passage, les généraux vont le recevoir selon l’étiquette, les fonctionnaires lui font cortège; il assiste au défilé des écoliers qui lui portent les armes aux sous retentissans de la Marseillaise et il va passer la revue des jeunes filles vêtues de leurs habits de fête. Chemin faisant, bien entendu, il rencontre les populations enthousiastes qui acclament le ministre réformateur, la république, les décrets du 29 mars, même l’article 7. C’est une suite de triomphes, et ce bon télégraphe, en fidèle et invariable historiographe de tous les voyages officiels, ajoute tout bas que quelques voix isolées, bien isolées, et surtout sans écho, ont osé crier : « Vive le sénat ! » Il y a eu à la vérité, même à part ce cri de : « Vive le sénat! » quelques nuages dans la sérénité officielle, et tout ne s’est point passé sans quelques échauffourées. Aux ovations se sont mêlées des manifestations d’une nature assez différente : les jeunes gens des écoles « cléricales » se sont portés sur le passage du représentant du gouvernement, et ils ont fait leur partie dans le concert. Pendant que M. le ministre de l’instruction publique était occupé à poser la première pierre de la faculté de médecine de Lille, ou faisait d’un autre côté devant une assemblée nombreuse, toute catholique, une conférence contre les décrets du 29 mars, et à la sortie de la conférence la mêlée est devenue assez violente. Il y a eu des horions, des personnes maltraitées, et on a fini par aller casser quelques vitres chez les jésuites, avec les vociférations d’usage. Tout se réunit dans cette mémorable excursion : il y a de l’épopée, de l’idylle,