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britannique n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était hier et que les relations de l’Angleterre avec les autres puissances s’en ressentiront inévitablement un jour ou l’autre. C’est ce qui explique les sentimens très divers que les élections anglaises ont excités en Europe, en Russie, comme en Allemagne et en Autriche. A Saint-Pétersbourg, il y a eu un certain soulagement et une assez visible satisfaction. A Berlin et encore plus à Vienne, la déception a été vive et à peine déguisée. La Russie s’est sentie rassurée et un peu vengée; elle n’a pu évidemment voir avec déplaisir la chute de l’antagoniste impétueux qui, avant la guerre d’Orient, faisait échouer le memorandum de Berlin et, après la guerre, rejetait le traité de San-Stefano, de l’adversaire qu’elle rencontrait partout sur son chemin. L’Allemagne et l’Autriche ont senti que c’était la fin de la partie liée avec lord Beaconsfield au congrès de Berlin, qu’elles n’allaient plus avoir, au même degré, dans le développement de leur alliance, un appui qui pouvait prêter une force singulière à la ligue centrale du continent. Partout on a compris qu’une situation nouvelle commençait avec ce scrutin inattendu. Que la politique des libéraux soit destinée à démentir quelques-unes de ces impressions, à tromper quelques-unes des conjectures qui se multiplient à l’heure qu’il est, c’est assez vraisemblable. Dans tous les cas, on peut prévoir qu’elle s’étudiera à se défendre des allures aventureuses et assez tapageuses de la politique de lord Beaconsfield, qu’elle conduira autrement les affaires de l’Angleterre, que, sans livrer l’empire turc à la Russie, elle sera peu disposée à appuyer la marche de l’Autriche en Orient et à favoriser indirectement les desseins inconnus de M. de Bismarck. Les libéraux anglais n’ignorent pas qu’ils ont perdu le pouvoir il y a quelques années pour avoir placé l’Angleterre dans une attitude trop effacée, pour avoir manqué d’initiative dans des momens décisifs et que c’est ainsi qu’ils ont laissé le beau rôle au brillant adversaire appelé à leur succéder. Lord Hartington a fait entendre plus d’une fois par son langage, même par des discours récens, qu’il n’avait pas été insensible à cette leçon du passé et que son parti ne recommencerait pas des fautes qui l’ont si gravement compromis une première fois. Il est probable que le nouveau ministère s’efforcera de résoudre un problème toujours difficile, celui de maintenir l’influence et le crédit de l’Angleterre en restant libéral et pacifique dans ses relations générales, dans son action extérieure.

Est-ce par une coïncidence fortuite que la démission de M. de Bismarck a suivi de si près les premiers résultats des élections anglaises? Assurément s’il fallait prendre cette retraite au sérieux, s’il ne valait mieux y voir, comme le disait un député au Reichstag, une de ces fantaisies qui reviennent tous les printemps au chancelier, ce serait un événement qui aurait une singulière importance en Europe. Ce qu’il y a de