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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/485

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dernier mot de tout cela ? On dirait par instans que tous ces crimes, toutes ces explosions, toutes ces fureurs meurtrières produisent une certaine réaction d’opinion favorable au gouvernement, et le général Loris-Mélikof ne paraît pas impopulaire dans les fonctions dictatoriales qui lui ont été confiées. Il paraît inspirer de la confiance parce que peut-être on compte sur ses lumières, sur son intelligence autant que sur sa résolution, et on lui attribue même un certain libéralisme, tout au moins l’idée que les répressions aveugles ne suffisent pas. Il ne serait point impossible qu’avec de l’habileté et du sang-froid, en se faisant un appui d’une partie de la population, en tempérant à propos les rigueurs, il ne réussît à réduire un peu le nihilisme, les violences conspiratrices, comme on dit qu’il l’avait fait jusqu’à un certain point dans son ancien gouvernement de Kharkof. La mission qu’il a acceptée ne reste pas moins difficile, et la Russie traverse une crise intérieure assez obscure, assez grave pour ne point y ajouter un trouble de rapports diplomatiques à propos d’un incident tout fortuit. Les imaginations inventives en seront vraisemblablement pour leurs frais de commentaires au sujet du congé éventuel du prince Orlof et des complications qui pourraient naître d’un refus d’extradition suffisamment justifié.

Ce n’est donc point de là que peut venir sérieusement un trouble pour l’Europe à l’heure qu’il est. Y a-t-il un fait plus particulièrement grave, d’une signification décidément inquiétante dans le rappel du prince Hohenlohe à Berlin ? Tous ces voyages de diplomates, le congé présumé du prince Orlof, le départ prochain du représentant de l’Allemagne, l’absence prolongée d’un ambassadeur d’Italie, tous ces faits peuvent n’être pas dénués de quelque valeur. Il faudrait cependant s’entendre. Si le prince Hohenlohe, qui a d’ailleurs toujours rempli sa mission avec tact et urbanité, était personnellement la garantie vivante des intentions pacifiques de l’Allemagne, comment son entrée au ministère des affaires étrangères de Berlin serait-elle un signe plus menaçant ? S’il a pu parmi nous acquérir la conviction que la France ne veut que la paix, comment admettre qu’un personnage aussi considérable irait à la chancellerie impériale pour pratiquer une politique qui s’inspirerait d’une conviction tout opposée ?

Ce qui a pu prêter aux commentaires et donner un caractère douteux au rappel du prince Hohenlohe, c’est la coïncidence de ce déplacement avec les nouveaux projets militaires qui, à l’heure qu’il est, sont discutés dans le Reichstag à Berlin. Ici même cependant, il faut le dire, la discussion parlementaire est loin d’avoir le ton agressif des polémiques de journaux qui ont préludé à ces projets, qui ont servi à les préparer. Sans doute, d’une manière générale, l’augmentation des armemens de l’Allemagne est toujours représentée comme une nécessité impérieuse en présence de l’accroissement constant des forces militaires des puissances voisines. Le ministre de la guerre, le général Kamecke, l’a dit