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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/962

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Russie de son côté menace Merv, et lorsque les ministres ou ambassadeurs de la reine interrogent le cabinet de Saint-Pétersbourg, les hommes d’état russes, M. de Giers, M. de Jomini, à défaut du prince Gortchakof, répondent d’abord qu’il n’en est rien, qu’on ne songe pas à marcher sur Merv ; le tsar lui-même prend la peine de confirmer ces déclarations. Les diplomates russes conviennent qu’il peut tout au plus être question de quelques colonnes chargées de réprimer les déprédations des Turcomans et d’opérer à l’est de la mer Caspienne. Il n’y avait rien d’abord, puis il y a quelque chose, puis un jour le baron Jomini dit à l’ambassadeur de la reine, à lord Dufferin : « Bien que nous n’ayons pas l’intention d’aller à Merv, ni de rien faire qui puisse être regardé comme une menace pour l’Angleterre, vous ne devez pas vous y tromper ; le résultat de nos opérations actuelles sera de nous fournir une base d’opération contre l’Angleterre, dans le cas où le gouvernement britannique, en occupant Hérat, menacerait notre position présente dans l’Asie centrale. » Les Anglais n’ont pas occupé jusqu’à présent la ville d’Hérat, dont ils ont interdit l’occupation à la Perse en 1857. Supposez cependant qu’aujourd’hui, comme on le dit, l’Angleterre songe, non plus à occuper Hérat par elle-même, mais à rétrocéder cette ville tant disputée à l’empire persan pour gagner son alliance ; supposez qu’il y ait une négociation, ainsi qu’on l’a insinué dans le parlement, et que cette négociation ait un résultat, la Russie ne verra-t-elle pas dans cette rétrocession calculée une occupation indirecte menaçante pour sa « position présenté dans l’Asie centrale ? »

Hérat, Merv, Caboul, Candahar, c’est entre tous ces points que se joue une étrange partie, destinée peut-être à finir tragiquement. On ne peut pas dire sans doute que lord Beaconsfield ait créé cet orage qui s’amasse depuis longtemps ; on ne peut nier non plus qu’il ne se soit jeté un peu présomptueusement dans des difficultés singulières faites pour l’embarrasser, d’autant plus qu’après avoir trop triomphé il y a quelques mois de la « paix glorieuse » qu’il croyait avoir conquise par le traité de Gandamak, il est moins avancé aujourd’hui qu’il y a un an ; une armée anglaise reste plus que jamais engagée dans un pays en insurrection et en pleine désorganisation. Voilà le point noir que le langage officiel du discours de la reine ne peut voiler, et qui trouble l’horizon à la veille des élections.

Naturellement l’opposition tire parti contre le ministère, contre lord Beaconsfield et lord Salisbury surtout, de ces difficultés et de ces déceptions. Sir William Harcourt, dans un récent banquet à Birmingham, harcelait de ses sarcasmes les plus acérés et les plus violens le chef du cabinet ; il lui demandait compte de ses tirades triomphales au retour de Berlin, de ses prédictions et de ses chants de victoire sur la convention anglo-turque, sur la nouvelle Roumélie, sur les. réformes de l’Asie-Mineure, sur la paix de Gandamak, — de « ses volumes de