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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/882

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revendre le sel superflu qu’ils étaient obligés de jeter, et prononçaient sans appel dans tous les procès qui naissaient sur cette matière.

Les populations étaient ainsi taxées arbitrairement à tant par tête, obligées de recevoir tous les trois mois une quantité de sel déterminée presque toujours supérieure aux besoins de la consommation qu’on leur apportait à domicile, à main armée, qu’il fallait payer immédiatement ; et, si l’on contrevenait à ces règlemens iniques, si l’on cherchait à échapper à cette implacable étreinte du fisc, les traitans avaient le droit de saisir les biens, d’emprisonner, de faire condamner aux galères, à des peines corporelles, et même dans certains cas à la mort. « Un cri universel s’élève, écrivait Necker au roi Louis XVI au commencement de l’année 1781, contre cet impôt en même temps qu’il est un des plus considérables revenus de votre royaume. Il suffit de jeter les yeux sur la carte des gabelles pour concevoir rapidement combien, dans son état actuel, il présente d’inconvéniens, et pourquoi, dans quelques parties du royaume, on doit l’avoir en horreur ; » et le sage ministre, en présentant au roi son mémoire sur l’administration des finances de la France, mettait sous ses yeux une carte sur laquelle étaient indiquées les variations de prix du sel dans les différentes provinces du royaume. Ces divisions étaient tout à fait arbitraires. On comptait alors des pays de grande gabelle, des pays de petite gabelle, des provinces franches, des pays dits « de quart bouillon », (approvisionnés par des sauneries particulières où l’on faisait bouillir, comme autrefois les anciens Gaulois, du sable imprégné d’eau salée et dont les exploitans étaient tenus de remettre dans les greniers du roi le quart de la fabrication, ce qu’on appelait « le quart bouillon, ») enfin des pays « de franc salé » où l’on faisait soit à des villes, soit à des corporations ou à des personnes qui occupaient de grandes charges, des distributions de sel tantôt gratuites, tantôt à un taux inférieur au cours général. Indépendamment de ces grandes divisions, il y avait une foule de distinctions de prix fondées sur des usages, des franchises, des privilèges et surtout des abus de toute nature.

« Une pareille bigarrure, ajoutait Necker, effet du temps, et de plusieurs circonstances, a dû nécessairement faire naître le désir de se procurer un grand bénéfice, en portant du sel d’un lieu franc dans un pays de gabelle, tandis que, pour arrêter ces spéculations destructives des revenus publics, il a fallu établir des employés, armer des brigades et opposer des peines graves à l’exercice de ce commerce illicite. Ainsi s’est élevée de toutes parts dans le royaume une guerre intestine et funeste. Des milliers d’hommes, sans cesse attirés par l’appât d’un gain facile, se livrent continuellement à un commerce contraire aux lois. L’agriculture est abandonnée pour