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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/878

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siècles, n’avaient rejeté le fleuve à l’est et définitivement fixé son lit dans les limites artificielles que nous lui connaissons aujourd’hui.

On peut, d’après cela, se rendre compte d’une manière assez exacte de la physionomie générale que devait présenter le pays dans les siècles qui nous ont précédés ; et, si les documens historiques font à peu près défaut, l’étude géologique du sol permet d’y suppléer et de reconstituer approximativement la topographie locale des anciens âges. On sait d’ailleurs que, déjà à l’époque romaine, le cordon littoral sur lequel a été bâtie plus tard la ville d’Aigues-Mortes émergeait au-dessus des eaux, et le nom de Sylve-Godesque, qu’il a porté dans tout le moyen âge et qu’il a conservé depuis, semble même indiquer qu’il était plus boisé et mieux en culture que de nos jours ; tout au moins existait-il sur ces terrains aujourd’hui dénudés une véritable forêt littorale, sylva gothica. Un autel votif qu’on y a récemment découvert porte une inscription dédiée à Sylvain en faveur d’un troupeau de gros bétail ; le désert d’aujourd’hui paraît donc avoir été autrefois livré à l’agriculture et à la dépaissance.

Bien que la ville d’Aigues-Mortes ne remonte guère qu’au XIIIe siècle, on ne saurait douter qu’il existât depuis longtemps sur l’emplacement de la ville de saint Louis un groupe assez considérable d’habitations de pêcheurs, et on pense généralement, que la célèbre tour de Constance, que le roi croisé fit élever en même temps qu’il approfondissait la lagune qui devait servir de port d’embarquement pour sa flotte, n’a été que la reconstruction sur place d’une ancienne tour de l’époque carlovingienne que l’on désignait sous le nom de tour Matafère. Un diplôme de Charlemagne, délivré en 701, mentionne cette tour et parle en même temps de la reconstruction du fameux monastère de Psalmodi, dont on voit encore les ruines dans les étangs du Vistre, au nord d’Aigues-Mortes, et que les incursions des Sarrasins avaient plusieurs fois dévasté. Chose remarquable, à cette époque demi-barbare, le pays était loin d’être, comme culture, dans la situation lamentable que nous lui voyons aujourd’hui en pleine civilisation. Ces anciens noms de « Pinèdes, » de « Sylve-Godesque, » de « Sylve-Real, » qui sont restés aux divers tènemens de la zone littorale, portent en quelque sorte avec eux le témoignage de l’ancienne richesse forestière. A travers tous ces bois de pins maritimes, à peu près disparus depuis plusieurs siècles, serpentaient les différens bras du Rhône, dont les grandes eaux déposaient de nouvelles couches d’alluvions après chaque crue ; les étangs étaient en général plus profonds, presque tous navigables, communiquant entre eux par des passes accessibles aux navires, et l’on ne voyait pas encore à l’endroit où devaient s’élever bientôt les remparts et les tours de la ville de saint Louis