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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/875

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vitesse entre Perpignan et Nice, suit à très peu près le même itinéraire que les barbares de l’ancienne Celtique, les commerçans de la Grèce et de la Phénicie, les colons de la Narbonaise, les armées de la république et de l’empire, les serfs et les vassaux de notre poétique Provence et de notre vieux Languedoc ; et le tracé primitif, dessiné instinctivement par les peuplades nomades qui ont sillonné notre sol à ces époques indécises et confuses qui touchent au seuil même de l’histoire, est devenu tour à tour la route marchande des trafiquans de l’Orient, la voie militaire et administrative des légions romaines, la grande artère des états de la Province, l’un des principaux élémens de notre réseau de routes nationales et presque l’assiette de notre chemin de fer moderne.


II

L’étude géologique du terrain sur lequel se développe cette route véritablement historique, qui a survécu à toutes les civilisations et s’est perpétuée presque sur place à travers les âges et les peuples, élargit bien autrement l’horizon et nous donne sur l’état ancien du pays des indications non moins intéressantes que celles de l’histoire et de l’archéologie. En quittant la rive droite du Rhône, la route se dirige vers les Pyrénées dans la direction de l’est à l’ouest ; et l’examen le plus sommaire du sol permet de reconnaître que toute la région qui s’étend au midi de cette ligne jusqu’à la mer est recouverte d’une épaisse couche de cailloux roulés, entrecoupée de distance en distance d’étangs saumâtres, de flaques d’eaux stagnantes et de dépôts de limons tout à fait récens. Nulle part dans cette immense plaine on ne rencontre le rocher. Partout la terre meuble, des alluvions récentes et des marais ; et, lorsque le caillou n’est pas apparent à la surface, il suffit de creuser à une très faible profondeur et de traverser la couche d’humus et de terre végétale qui constitue comme l’épiderme vivant de notre globe pour le retrouver sur une épaisseur de plus de 20 mètres. Tous ces cailloux viennent du Rhône et de la Durance. Ce sont des fragmens de rochers que les deux fleuves ont arrachés des gorges de leurs vallées supérieures et qu’un cataclysme violent, connu dans la science sous le nom de diluvium ou de « déluge alpin, » à précipités, comme une monstrueux avalanche, dans la région des embouchures. Le torrent boueux s’est alors arrêté devant la masse inerte des eaux de la mer et s’est répandu dans le golfe, qu’il a comblé.

Ainsi, en remontant à l’origine de notre période géologique moderne, celle que l’on désigne sous le nom de période quaternaire, on voit le Rhône et la Durance se jeter tous deux à peu près au même point de la Méditerranée, au centre d’une large échancrure