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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/874

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inondations et les atterrissemens du fleuve ont condamnés depuis plusieurs siècles à une décadence complète.

Cette réminiscence d’Hercule, dont le nom a servi pour désigner à la fois la-route antique et les villes échelonnées sur son parcours, est une preuve indéniable de l’occupation phénicienne. Hercule ou Héraclès, en effet, n’a jamais été un dieu hellénique ; ce n’est que la transformation adoucie et poétisée par les Grecs du terrible Melkarth tyrien, le « Dieu fort par excellence » qui était adoré à Tyr, à Sidon, à Carthage et dans toutes les colonies phéniciennes de la Méditerranée.

On sait que l’une des plus anciennes traditions de l’Orient, qui s’est répandue successivement de l’Asie en Grèce, en Italie et en Gaule, où elle a subi un très grand nombre d’altérations, parle de voyages accomplis par le héros tyrien sur tout le littoral de la mer Ligustique ou Tyrrhénienne, depuis l’ancienne Calpé phénicienne, où se trouvaient les célèbres colonnes d’Hercule, jusqu’au port de Monaco, dont le nom caractéristique Monoïcos, — μόνος οἰϰῷ (monos oikô), seul dans la maison, — rappelle le temple consacré au culte exclusif du demi-dieu voyageur et conquérant. Il est à peine besoin de dire que cette légende n’est qu’un symbole, et que le dieu Hercule n’a jamais réellement existé. Ce voyageur intrépide et bienfaisant, fondateur de villes, vainqueur des barbares, destructeur des monstres, posant et reculant tour à tour les bornes du monde, n’est à vrai dire que la figure du peuple lui-même qui a accompli cette migration armée et exécuté ces grands travaux. C’est, en définitive, le génie tyrien personnifié et déifié ; et la légende du dieu, chantée et embellie par les poètes, devient un véritable document pour la critique moderne, si on considère qu’elle n’est en réalité que l’histoire même de ses adorateurs.

Il est donc constant aujourd’hui que la grande route Héracléenne, dont on a trouvé tant de tronçons sur le littoral entre les Alpes et les Pyrénées, a été construite par les Phéniciens près de huit siècles avant notre ère. On peut même croire que cette route n’a été que la régularisation des anciens sentiers frayés par les Ibères, les Celtes et les Ligures, dont la présence dans la région méridionale de la Gaule remonte au seuil même des temps historiques ; et la configuration du sol ne permet pas, sauf quelques variantes de peu d’importance, de lui donner une direction et un tracé différens de ceux de la voie Aurélienne, de la voie Domitienne et de la route royale, qui fut une des grandes œuvres de l’administration de nos provinces.

Ainsi on le voit : l’homme parcourt depuis bientôt trente siècles la même route ; le voyageur inconscient, qui circule à grande