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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/87

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étoit tout à eux avant de vous connoître ; pénétrée de cette vertu que je voyois pratiquer, je m’en étois fait un modèle imaginaire ; je crus que vous l’aviez réalisé ; que ne fîtes-vous point pour me le persuader ? « Mon âme avoit seule votre hommage, comment votre inclination seroit-elle passagère ? Vous ménageriez, vous seriez trop heureux de ménager ma sensibilité, » à laquelle depuis vous avez porté les plus rudes coups ; c’est ainsi que, facile à m’abuser, cette passion travestie n’étoit à mes yeux que le sentiment le plus tendre, tel que je le trouvois dans mon cœur ; à quelles impressions ne s’ouvrit-il point ? Mes parents n’étoient pas immortels ; cette idée jusqu’alors m’avoit fait mourir d’effroi, mais je croyois connoître un objet qui méritoit par ses vertus de réunir tous mes sentiments, et par sa tendresse d’essuier mes larmes, et cependant c’est lui qui les a rendues encor plus amères. Rappelez-vous, monsieur, des offres que vous m’avez faites tant de fois : je pouvois vous épouser sans le consentement de votre père. Je rejetois cette proposition, et je la rejetterois jusqu’à mon dernier soupir. Un chagrin me rongeoit ; vous étiez riche, vous pouviez me soupçonner de sacrifier à la fortune. M. de Montplaisir vint me fournir une occasion de vous prouver le contraire, et, dans une conversation que nous eûmes à ce sujet, pénétrée sans doute de l’idée qui m’occupoit, je vous exposois toutes les offres de cet homme, lorsqu’à mon grand étonnement vous m’en fîtes d’équivalentes ; je fus cruellement confondue par cette réponse, et si je n’eusse été absolument aveuglée, une telle méprise m’auroit ouvert les yeux sur la différence de nos sentimens. M. de M. s’insinua dans l’esprit de mon père, il me sollicita sans me contraindre, je le voyois vieux et pauvre, je crus tout devoir sacrifier à l’amour filial. Vous partîtes, votre lettre m’apprit le refus de M. Gibbon, et bientôt après me mit au bord du tombeau. Mes parens désolés n’apportèrent plus aucun frein à mes sentimens. Que ne vous écrivis-je point ? Enfin vous me répondîtes, et dans les mots que j’ai souligné, je ne crus lire que le plus grand effort de votre délicatesse ; vous connoissiez mes arrangemens avec Mont…, vous n’osiez me proposer de rester en liberté jusques au moment où vous auriez la vôtre. L’idée que vous sacrifiiez votre bonheur au mien me persuada qu’il n’en étoit aucun loin de vous ; je voulus même calmer vos inquiétudes prétendues sur ma situation future ; je vous écrivis les détails de quelques espérances de fortune qui s’ouvroient à mes chers parens et qui pouvoient calmer mes scrupules sur des refus obstinés. Votre silence même ne fit qu’accroître mon estime : ainsi j’expliquois tout par cette idée de perfection dont j’étois remplie. J’allai à Lausanne dans ma convalescence ; si l’on vous a dit que j’aie écouté un seul moment M. d’Eyverdun, j’ai ses lettres, vous cônnoissez sa main, un coup d’œil suffit pour me justifier ; pendant la vie de mon père, j’entretins encore une exacte correspondance avec