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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/777

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révolutionnaire. S’il n’y avait en Russie qu’une seule classe de propriétés et de propriétaires, si à côté de la dotation territoriale des communes de paysans, il n’y avait point le domaine réduit de l’ancien seigneur ; si toutes les terres étaient possédées au même titre et en commun, un tel régime pourrait détruire dans son principe toute revendication socialiste, toute revendication agraire du moins, par la bonne raison qu’il n’y aurait plus de propriété en dehors de la communauté ; mais, on le sait, il n’en est nullement ainsi dans la patrie du mir. Une grande partie du sol en culture, une moitié environ, reste en dehors du domaine des communes, et sur ces terres ainsi soustraites à la collectivité et au partage égal les révolutionnaires peuvent diriger les yeux et les convoitises du moujik. Cela leur est d’autant moins difficile que le régime de la propriété commune n’a pas inculqué aux Russes la notion de la permanence, de l’inaliénabilité, de la sainteté de la propriété foncière, que les partages périodiques des communes, et l’allotissement des serfs émancipés lors de leur affranchissement ont accoutumé le paysan à regarder une nouvelle répartition du sol, un remaniement de la propriété territoriale comme une chose toute naturelle, qui, pour être aussi légale qu’équitable, ne demande qu’un ukase impérial. De là on peut dire que chez ce peuple si respectueux des usages et des traditions, et par tant de côtés si éminemment conservateur, circule une sorte de socialisme virtuel et latent, un vague et naïf communisme qui perce dans certaines sectes religieuses et qui, sous l’impulsion de la pauvreté ou des incitations du dehors, peut prendre conscience de lui-même et, à une époque encore heureusement éloignée, devenir un péril.

La situation sociale de la Russie ne saurait donc inspirer à l’observateur la même sécurité qu’à la plupart des sujets du tsar. Il se peut que, de ce côté, le xxe siècle prépare à la Russie de sérieuses difficultés. Pour me servir d’une métaphore fréquemment employée en Russie, si le mir russe doit être regardé comme le rempart de la propriété contre les instincts révolutionnaires et les théories socialistes, c’est à la façon de ces ouvrages avancés qui, une fois tombés au pouvoir de l’ennemi, peuvent être retournés contre le corps de la place et servir de base d’attaque aux assaillans.

Eh quoi ! dira-t-on, si au lieu d’une sauvegarde, le mir moscovite est pour la propriété une menace, ne pourrait-on pas éviter le péril en supprimant le régime du mir, en faisant de l’usufruitier temporaire du sol un propriétaire personnel et définitif ? — La chose est possible, la propriété collective compte en Russie même de nombreux adversaires qui en réclament hautement l’abolition. Ce ne serait peut-être pas après tout d’une plus grande difficulté que l’émancipation des serfs ; mais les difficultés matérielles d’une