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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/742

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attentive des monumens ne laisse pas de mettre en toute évidence. Il y avait beaucoup de ce qu’au XVIIe siècle on appelait l’honnête homme, de ce que de notre temps on appelle le galant homme, dans le vassal amoureux du moyen âge, et l’attachement féal d’alors ne tirait pas plus à conséquence, en somme, que de nos jours certaines assiduités et tel badinage de salon. C’était un chevalier que le troubadour, et il prenait les couleurs d’une dame pour « se donner de la gloire » dans la carrière soit des armes, soit du gay saber, bien souvent sans autrement songer à une douce récompense, parfois même sans connaître la souveraine dont il se proclamait l’homme-lige. Jeoffroy Rudel, prince de Blaye, choisit pour dame et chanta pendant toute sa vie la comtesse de Tripoli, dont des pèlerins venus d’au delà des mers lui avaient vanté la beauté et les vertus, et qu’il ne devait lui-même voir pour la première fois qu’au moment de sa mort. Dans un tenson bien connu, l’illustre Blacas demande au preux Rambaud de Vaquieras : « Rambaud, sans qu’on le sache, bonne dame nous fera jouir d’amour accompli ; ou bien, pour nous donner de la gloire, elle fera croire à la gent qu’elle est notre amie, sans rien de plus : qu’aimeriez -vous mieux ? » Preux Rambaud déclare, il est vrai, « préférer jouissance toute suave et sans bruit à vaine opinion sans plaisir, » mais Blacas, cet idéal de toutes les perfections chevaleresques, n’hésite pas à répondre que les niais seuls tiendront un pareil sentiment à sagesse : les connaisseurs le taxeront de folie !

LE VICOMTE GERARD. — Ils étaient forts, très forts, vos galans hommes de ces temps.

LA COMTESSE. — Encore une fois, vous n’avez pas la parole.

L’ACADEMICIEN. — Un connaisseur, lui aussi, de la gaie science, et un de ceux qui l’ont le mieux étudiée, a résumé ainsi qu’il suit son jugement sur la littérature provençale : « Prise dans son ensemble, elle constitue plutôt une poésie d’esprit qu’une poésie de sentiment. L’amour, tel qu’il se révèle dans le canso, n’est en somme qu’une fiction poétique, c’est-à-dire un prétexte à des vers. Pour sujet de ses chants, le troubadour faisait choix de la dame qui lui semblait la plus digne ; peu importait qu’elle fût ou non en puissance de mari, car il s’agissait rarement de prétentions sérieuses. Ce que l’on convoitait de part et d’autre, c’était la renommée [1]... » Et c’est de même, ajouterai-je, que Pétrarque convoitait surtout le laurier, le Tasse surtout le onore...

Car on ne saurait trop se le redire : la poésie amoureuse de Italie procède en ligne directe du gay saber. Les premiers poètes

  1. Diez, Poésie des troubadours, p. 136-137.