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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/702

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valet prenait le sucre avec ses doigts et le jetait dans mon café. La même dame voulut à toute force faire le thé à l’angloise ; comme le goulot de la théière était obstrué, elle dit au laquais de souffler dedans. Là France est pire que l’Ecosse en tout, le climat excepté. La nature a plus fait pour les Français, mais ceux-ci ont moins fait pour eux-mêmes que les Écossais. »

Rien n’aurait troublé le calme des derniers jours de Johnson si Mrs Thrale, devenue veuve en 1781, n’avait eu la fâcheuse idée de se remarier, et surtout d’épouser un musicien italien nommé Piozzi. Bien que le docteur, fidèle à l’un de ses plus chers préceptes, n’eût cessé de réparer les brèches faites à ses amitiés par le temps, l’affection de Mrs Thrale, et les habitudes qu’elle avait créées n’étaient pas de celles qui se remplacent. Les infirmités étaient arrivées avec l’âge, et depuis plus de seize ans Johnson avait trouvé dans la famille du riche brasseur le dévoûment et les soins seuls capables de les soulager. La passion de Mrs Thrale pour l’artiste italien et catholique parut une monstruosité au patriote et à l’anglican. Boswell, qui d’ailleurs n’avait jamais aimé Mrs Thrale, prétend que celle-ci, du vivant de son mari, s’était toujours montrée flattée des attentions du « colosse de la littérature ; » mais qu’après sa mort elle avait paru de moins en moins soucieuse de lui plaire. De son côté, la veuve, dans les Anecdotes publiées sous son nom (1785), n’a pas caché au public que les brutalités et les exigences de Johnson, malgré son affection, lui étaient devenues intolérables. Apologie bien inutile, si l’on songe que la découverte des défauts du vieil ami coïncide avec la connaissance de l’ami plus jeune. Si le musicien n’avait pas l’illustration du docteur, il n’avait pas son âge non a plus, et Mrs Thrale l’aimait. Est-il besoin de plus longs commentaires ? La catastrophe n’éclata pas tout d’un coup. Johnson fut d’abord forcé de quitter Streatham et ses beaux ombrages, où il avait passé de si bons momens. Il alla lire un chapitre du Nouveau Testament dans la bibliothèque, prit congé de la chapelle avec un baiser (templo valedixi cum osculo), composa une prière pour recommander la famille à la protection du ciel, et n’oublia pas de noter dans son journal les plats de son dernier dîner. Ces associations d’idées étaient fréquentes chez lui. Un jour, qu’il mangeait une omelette, on l’avait entendu dire, avec un sanglot comprimé : « Ah ! mon cher ami Nugent, je ne mangerai plus d’omelette avec toi. » Mrs Thrale ne tarda pas à lui annoncer son mariage. Johnson, fort des droits que donnent ordinairement les bienfaits reçus, se répandit en reproches furieux et un peu ridicules. La rupture était complète, heureusement il n’avait plus que peu de temps à vivre.

Et cependant, malgré ses nuits sans sommeil et les progrès de l’hydropisie, la vie lui était bien chère encore et la société plus