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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/70

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sorte les malheurs de l’absence et de pouvoir m’entretenir à mon aise avec une personne dont les appas suffisent pour charmer l’esprit, pour éclairer le cœur et pour rendre heureux l’univers entier ? Je me rétracte cependant quant au dernier article. Ce cœur, ce magasin de tendresse et de sentiment ne pourra faire le bonheur que d’un seul, mais aussi que ce mortel fortuné seroit ingrat s’il portoit envie aux plus grands rois ! Je ne sais cependant si je vous dois des remercîments pour la permission que vous m’avez accordée de vous écrire. Elle me fait sentir trop vivement ce que j’ai perdu en m’éloignant de vous. La douceur que cette occupation me procure est infiniment supérieure à tout ce qu’on nomme si faussement plaisirs. Quelle est la compagnie la plus aimable que je ne quitte avec plaisir lorsqu’il est question de penser à vous et à plus forte raison lorsque je puis espérer que mes pensées iront jusqu’à vous ? Mais je sens toujours quelle est la différence entre tracer de froides lignes dans la poussière de mon cabinet et épancher toute mon âme à vos pieds, entre vous avoir présente aux yeux et à l’imagination. Je ne l’ai pas (cette imagination) des plus engourdies, mon cœur m’aide puissamment, et cependant je n’ai jamais pu réussir non à vous peindre tout entière, mais à me représenter un seul de vos regards. Encore si un seul sentiment régnoit dans ces beaux yeux, à force de s’y opiniâtrer on pourrait peut-être faire quelque chose, mais la tranquillité de votre âme y laisse paraître mille sentiments divers qui paroissent et qui s’évanouissent dans le même instant. Le moyen de vous peindre ? Il y a dans ce moment cent vingt une heures dix-huit minutes et trente-trois secondes depuis le commencement de mon exil. Vous m’entendez assez. La chaise part ; Crassy se confond avec les nuages. Quel fut mon état ! Figurez-vous un prince oriental qu’un revers imprévu a fait passer dans un moment du trône au cachot ; qu’il se voit privé à la fois de son sceptre, de sa liberté et de sa vue, environné d’esclaves impitoyables qui ignorent ce doux langage qu’il faut parler aux malheureux. Ou faites mieux (car aussi bien cette comparaison ne me plaît point) réalisez la description que fait Milton de l’état d’Adam lorsqu’il fut chassé du paradis et que le monde entier ne lui offroit plus qu’un vide affreux. Encore Adam étoit-il bien moins à plaindre que moi. La compagnie d’un objet chéri pour qui il avoit tout sacrifié lui tenoit lieu de tout. Avec une pareille consolation on ne sent plus guère ses malheurs. Tout ce qui me consoloit dans mes sombres rêveries étoit l’espérance de vous revoir à Rolle ; je me livrois tout entier à cette douce espérance. J’étois à vos genoux, je vous parlois d’amour et vous ne vous courrouciez point. C’étoit mon imagination qui m’a fourni ce dernier trait, mais ne la grondez pas, ma raison lui en a fait sur-le-champ une verte censure. Mon domestique voulut me faire sortir de ma rêverie en me demandant à quelle auberge je voulois aller. « Oui, lui répondis-je, au moins je la verrai avec moins de gêne qu’à Genève. On ne