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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/69

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prêta l’oreille à la voix de la vérité et de la passion, et je pus me flatter de l’espérance d’avoir fait quelque impression sur un cœur vertueux. A Crassier, à Lausanne, je me livrai à l’illusion du bonheur. Mais à mon retour en Angleterre, je découvris bientôt que mon père ne voudrait jamais consentir à cette alliance, et que, sans son consentement, je serois abandonné et sans espérance. Après un combat pénible, je cédai à ma destinée. Je soupirai comme amant, j’obéis comme fils. Insensiblement le temps, l’absence et l’habitude d’une vie nouvelle guérirent ma blessure. Ma guérison fut accélérée par un rapport fidèle de la tranquillité et de la gaîté de la demoiselle elle-même, et mon amour se convertit peu à peu en estime et en amitié.


A en croire le récit de Gibbon, c’est de son côté qu’auraient été tous les troubles de la passion, et Suzanne Curchod n’aurait ressenti que la légère impression d’un cœur vertueux. Dès son retour en Angleterre, l’obéissance à la volonté paternelle aurait dénoué son engagement, et tandis qu’il soupiroit en amant, la demoiselle prenait tranquillement et gaîment son parti d’une rupture dont il aurait été seul à souffrir. On verra d’après les lettres que j’ai entre les mains, que le trouble apporté par cet engagement dans la vie de Suzanne Curchod fut bien plus profond qu’il ne convient à Gibbon de le dire, et que le lien ne fut définitivement rompu entre eux que lors d’un second séjour de Gibbon à Lausanne. Malheureusement les lettres échangées entre Gibbon et Suzanne Curchod ne portent pas toutes leurs dates, et j’en suis réduit à les ranger dans l’ordre où leur texte même me fait supposer qu’elles ont dû être écrites. Je commencerai par la publication de trois lettres de Gibbon, écrites manifestement pendant les premières années de leurs relations ; celle qu’on va lire marque même le commencement de leur correspondance.

Mademoiselle,


— Eh bien, que ne commencez-vous votre lettre à Mlle Curchod ? Il y a une grande heure que je te vois devant ton pupitre, quelquefois levant les yeux au ciel avec un sentiment de plaisir, un moment après faisant de grands éclats de rire. Qu’as-tu ? Ne sais-tu pas que lui dire ? — Arrête ; tu n’y entends rien (c’est à mon génie familier que je réponds). Tu vas voir qu’avec un objet aussi charmant (vous n’étiez pas présente, mademoiselle, ainsi cette louange ne doit pas choquer votre modestie), tu vas voir que je sais jaser comme un perroquet. Mais trouves-tu, butor que tu es, une heure, qu’il te plaît d’appeler grande, un temps bien considérable lorsqu’il est question de goûter, d’avaler à longs traits un bonheur comme celui de pouvoir réparer en quelque