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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/683

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le tour des chambres pour s’assurer de la présence des étudians, sauf à se voir poursuivre par ceux-ci à coups de chandeliers. Peut-être ne mangea-t-il pas toujours à son appétit, car son père n’était guère en état de lui fournir la somme nécessaire pour vivre au collège de Pembroke. On ne sait pas bien, à vrai dire, comment il se tira d’affaire. Comme tous ceux dont les commencemens ont été difficiles, il ne revenait pas volontiers sur les épreuves de sa jeunesse. Quel plaisir aurait-il eu à se rappeler qu’un jour un de ses camarades, prenant en pitié l’état de sa chaussure, avait discrètement mis à sa porte une paire de souliers neufs, attention charitable que Johnson avait d’ailleurs fort mal accueillie en jetant par la fenêtre le malencontreux présent ? Il aimait mieux arrêter sa pensée sur ses succès scolaires, sur les vers latins qui lui avaient valu les éloges de son maître et ceux de Pope lui-même. Aussi lorsque après un séjour que l’on croit avoir été de quatorze mois, il fut forcé par la pauvreté de quitter Oxford sans y avoir pris ses degrés, emporta-t-il malgré tout un assez bon souvenir de ce collège de Pembroke, qu’il comparait plus tard, avec un peu d’exagération, à un nid d’oiseaux chanteurs. Et de fait, auprès de la vie qu’il allait mener pendant longtemps, celle qu’il quittait pouvait paraître douce. Son père en mourant lui avait laissé 20 livres sterling. Même au siècle dernier, on n’allait pas loin avec un pareil capital. Il accepta une place de sous-maître dans une école du Leicestershire, où par économie il se rendit à pied. Au bout de quelques mois, il se lassa d’une existence « aussi monotone que le chant du coucou. » Mieux valait encore se servir de sa plume. Il commença par traduire du français le Voyage en Abyssinie de Lobo, ce qui lui rapporta 5 guinées. Il eut ensuite l’idée de publier par souscription une édition annotée des poésies de Politien, projet auquel il ne manqua que les souscripteurs : les amateurs de vers latins commençaient à devenir rares. Il se rabattit sur la langue maternelle et proposa des articles de critique à l’éditeur du Gentleman’s Magazine ; avec quel succès, on l’ignore. On sait seulement qu’il reçut une réponse, ce qui était déjà quelque chose. Quoi qu’il en soit, comme l’avenir n’était pas beaucoup plus assuré que le présent, Johnson crut le moment propice pour accomplir le seul des trois grands actes de la vie dont on soit le maître : il se maria. Boswell, dans ce style dont le secret s’est perdu, dit que dès sa plus tendre jeunesse son ami avait été « sensible à l’influence des charmes féminins. » II faut en effet qu’il l’ait été, et à un rare degré, pour s’être laissé séduire par une personne qui avait le double de son âge et dont il devait être, de tous ses contemporains, le seul à comprendre les attraits. Mrs Porter était une veuve de quarante-huit ans, très grasse et haute en