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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/665

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escuyers, palefreniers, laquais, rufiens, maistres d’hostel, courtisannes pompeuses et triomphantes, meutes de chiens de chasse et de vénerie, oiseaux de volerie, nombre de grands chevaux et autres infinis bagages… Considérez maintenant l’estat des nobles, ducs, barons, chevaliers et autres magnifiques seigneurs. Avortons dégénérés de leurs pères, aussi débonnaires envers l’ennemi, aussi peureux de l’offenser qu’on les voit terribles à battre et outrager le bonhomme au village, ils sont magnanimes comme Hercule pour faire violences infinies aux pauvres gens, pour voler le bien du marchand, et ne bougent de leurs maisons quand la nécessité des guerres les appelle sur les champs de bataille… Et vous, juges ? Votre justice est une boutique ; vous estes les sangsues, les bouchers, les harpyes et les griffons du peuple ; vous vous engraissez de sa substance. » Sans doute, rien n’était bien nouveau ni dans le fond ni dans la forme de ces diatribes : les comédies, les satires, les sermons du XVe et du XVIe siècle abondent en expressions aussi fortes, en accusations aussi violentes. La nouveauté, en 1560, l’audace périlleuse était de dire cela tout haut, non dans un livre peu lu, dans quelque poésie moqueuse et frivole, aussitôt oubliée, mais au grand jour, devant le peuple assemblé, en présence des factions impatientes et des sectes implacables ; c’était d’agiter ces torches de haine et de discorde au moment où le fanatisme allumait un vaste incendie.

Les états furent moins agités que ne semblait le présager la turbulence des élections. L’honneur de cette sagesse revient pour une bonne part à la politique tolérante que le chancelier de L’Hôpital fit prévaloir à la cour et qu’il soutint de sa parole en pleine assemblée. Nous avons les harangues prononcées par le chancelier en 1560 et 1561 : on y peut voir le double progrès qui s’accomplissait alors, sous l’influence d’un esprit nouveau, dans la raison publique et dans le goût littéraire de notre pays. Ces discours sont absolument dégagés des formes pédantesques ; la suite logique des idées ! et des faits, comme dans les harangues de Démosthène, y tient lieu de divisions artificielles. Souvent familier, mais toujours digne, le style respire l’honnêteté et tire sa force du bon sens. Sa noblesse lui vient des sentimens généreux qu’il exprime et des hautes pensées dont il est l’interprète. L’homme qui, le premier en France, dans le gouvernement de l’opinion, conçut l’idée de la grande politique, eut aussi le sentiment de la grande éloquence.

Placé entre la royauté discréditée et la nation divisée contre eIle-même, l’Hôpital ne cherche pas, comme le tribun Grimaudet, ce qui irrite et désunit, mais ce qui apaise et réconcilie. Son loyal dessein est de raffermir la concorde en établissant sur une frase solide des principes supérieurs à toutes les dissidences.