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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/659

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que le peuple lui a confiée ? C’est ici le point capital et fondamental : qui écoutera vos plaintes, si vos droits ne sont pas reconnus ? Convenons donc, avant tout, mes seigneurs, que l’état est la chose du peuple, qu’il l’a confiée aux rois, et que ceux qui l’ont eue par force ou autrement, sans le consentement du peuple, sont réputés tyrans ou usurpateurs. Lorsque le roi ne peut gouverner par lui-même, la chose publique retourne au peuple, donateur de cette chose, hujus rei donatorem, qui la reprend à titre de maître, velut suam, d’autant plus que les maux causés par la vacance du gouvernement retombent toujours sur lui et sur lui seul. Pourquoi donc hésiter ? Pourquoi baisser les yeux et les tenir attachés à terre ? Pourquoi vous fatiguer à saisir de faibles branches et négliger le tronc de l’arbre ? Maintenant que vous siégez ensemble, vous balanceriez ! Rien n’acquiert de force, selon moi, qu’après la sanction des états ; aucune institution n’est légitime ni solide, si elle s’élève malgré les états ou sans leur consentement. Où donc est l’obstacle qui pourrait vous empêcher d’accomplir une œuvre excellente de laquelle dépend la ruine ou la prospérité de la nation ? Je n’en vois aucun si ce n’est votre faiblesse et la pusillanimité qui vous rend indignes de tenter une si noble entreprise. Courage ! illustres seigneurs, reprenez confiance en vous-mêmes et fermeté. Cette liberté des états que vos ancêtres ont défendue avec tant d’énergie, ne la laissez point affaiblir par mollesse ou indifférence. Ne vous montrez pas inférieurs à vos pères, ni moins bons citoyens ; que la postérité n’ait pas à vous condamner pour avoir fait de votre pouvoir un emploi funeste à l’état : au lieu de la gloire, qui doit être l’objet de vos travaux, prenez garde de n’emporter qu’un opprobre éternel. »

Quelle perte que celle du texte français de cette admirable harangue dont nous ne donnons ici qu’un assez court fragment ! Et qu’on ne croie pas que ce soit un morceau oratoire, composé à loisir et après coup par l’auteur du journal. La fidélité avec laquelle Masselin a traduit en latin les discours de Jean de Rély, dont nous avons le texte français, nous est ici un sûr garant : ajoutons que le talent facile, mais diffus, du chroniqueur, ne pouvait inventer un discours si évidemment supérieur aux harangues prononcées par lui-même et qu’il nous a conservées. Quel était donc ce député bourguignon qui traçait avec tant de vigueur, en plein moyen âge, à la tribune d’une assemblée politique, la théorie d’une royauté constitutionnelle ? Philippe Pot, seigneur de La Roche, avait quitté, comme l’historien Gomines, le service de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire pour celui de la France ; Louis XI le nomma sénéchal de Bourgogne en 1477. Admirateurs de son éloquence, ses contemporains disaient de lui ; « C’est la bouche de