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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/65

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collège, l’arrivée d’une jeune fille qui entendait le latin et qui dissertait volontiers sur les questions les plus ardues de la philosophie ou des sciences, devait assez naturellement surexciter les esprits et piquer les maîtres aussi bien que les élèves d’une généreuse émulation. Sous l’influence de Suzanne Curchod, les étudians en belles-lettres et les petits proposons (c’est ainsi qu’on appelait les étudians en théologie), fondèrent bientôt une réunion littéraire qui s’intitula : Académie des Eaux ou de la Poudrière, nom tiré d’une source située dans une vallée voisine de Lausanne et autour de laquelle l’Académie tenait le plus souvent ses séances. Elle était composée des beaux esprits du cru qui recevaient tous des surnoms qu’on dirait tirés de Clélie ou du Grand Cyrus : Thémire, Céladon, Nizance, Sylvandre. Suzanne Curchod avait été nommée présidente de l’Académie sous le nom de Thémire, et quelques prescriptions des statuts rédigés par son ordre rappellent un peu ceux des cours d’amour du moyen âge et de la renaissance. J’y relève en effet les articles suivans : « Afin de faire régner une douce union parmi nous, les cavaliers porteront les couleurs des dames qui leur plairont le mieux, et les dames de même. Lorsqu’on changera de couleurs, on sera obligé d’exposer devant l’Académie les raisons de ce changement ; elle décidera de leur solidité.

« Il est permis aux dames d’escamoter aux cavaliers leurs couleurs, rubans ou autres choses, et les cavaliers jouiront du même privilège.

« Si l’amour veut occuper les cœurs des membres de l’Académie, on n’exige point qu’ils se fassent de violence pour lui en fermer l’entrée ou l’en chasser. Mais la légèreté étant une qualité aussi utile qu’agréable, elle pourra leur conseiller de ne point se piquer d’une constance trop héroïque. »

Le titre de chevalier de l’Académie des Eaux (c’est ainsi que signaient ses membres) imposait quelques obligations plus sérieuses que de choisir les couleurs d’une dame. C’était d’abord, pour chaque candidat, d’adresser aux académiciens, ses futurs collègues, un véridique portrait de lui-même au physique et au moral, après lecture duquel il était procédé au suffrage ; c’était ensuite de défrayer de temps à autre les séances de l’Académie par l’envoi de quelque pièce de vers ou de quelque dissertation en prose. La présidente se conformait la première à cette obligation en adressant à l’Académie des essais dont elle appréciait assez justement plus tard la valeur en écrivant sur le cahier qui en renfermait la copie : « Il y a des pensées fines et justes, mais beaucoup de tortillage, » Quant aux pièces de vers, odes et élégies, il est presque superflu de dire qu’elles étaient toutes invariablement adressées à la présidente Thémire et destinées à célébrer les douceurs que ses sujets goûtaient sous son sceptre et