Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/604

Cette page n’a pas encore été corrigée


plus à la vie que par le bonheur de mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs, mais, pour moi, elles sont un supplice. » L’empereur lui témoignait estime et affection ; c’était toujours à elle qu’il confiait le soin de donner des conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de l’amitié entre Mme Bonaparte et sa fille, mais elles se ressemblaient trop peu pour s’entendre, et la première se sentait dans une sorte d’infériorité qui lui imposait un peu. D’ailleurs, Hortense avait éprouvé de si grands malheurs qu’elle ne pouvait trop trouver en elle de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d’un poids léger, en comparaison de ce qu’elle souffrait. Ainsi, quand l’impératrice venait lui parler d’une querelle surgie entre elle et l’empereur, pour quelque folle dépense, ou d’une jalousie passagère, ou même de la crainte de son divorce, sa fille souriait tristement, en lui répondant : « Sont-ce donc là des malheurs ? » Ces deux personnes se sont aimées, mais je crois qu’elles ne se sont jamais tout à fait comprises.

L’empereur qui, dans le fond, avait, je crois, plus d’amitié pour Mme Louis Bonaparte que pour son frère Louis, mais qui n’était point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait qu’avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait consenti à garder sa belle-fille près de lui, jusqu’après ses couches ; mais il parlait toujours du retour qu’il désirait qu’elle fît en Hollande. Elle l’assurait qu’elle ne voulait point rentrer dans un pays où son fils était mort, et où mille douleurs l’attendaient. « Ma réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n’attends plus de bonheur dans la vie ; bannissez-moi de votre cour si vous voulez, enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez du repos à ma mère, de l’éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi vivre tranquille et solitaire. » Quand elle parlait ainsi, elle parvenait à émouvoir l’empereur. Il la consolait, l’encourageait, lui promettait son appui, lui conseillait de s’en remettre au temps ; mais il repoussait vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait au sien, et il sentait qu’une sorte de ridicule se serait attachée à cette multiplicité du même événement dans sa famille. Mme Louis se soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à un nouveau rapprochement qui la faisait frémir. Il ne paraît point, au reste, que le roi le désirât non plus. Plus aigri que jamais contre sa femme, il ne l’aimait pas plus qu’elle ne l’aimait elle-même ; il l’accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l’air d’une victime. Bien des gens l’ont cru ; les rois trouvent facilement des oreilles crédules. Ce qui est certain, c’est que l’époux et la femme étaient fort malheureux ; mais je pense que le caractère de Louis lui eût donné des chagrins partout, au lieu qu’il y avait dans celui d’Hortense de quoi faire une vie douce