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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/601

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recevait la confidence du plus ou moins de plaisir qu’elle lui procurait, et ce fut tout.

Si quelque personne curieuse me demandait si, à l’exemple du maître, il se formait d’autres liaisons pendant l’oisiveté d’une pareille réunion, je serais assez embarrassée de répondre d’une manière satisfaisante. Le service de l’empereur imposait un trop grand assujettissement pour laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu’il pourrait leur dire pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu, on n’eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de moins que les autres ; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et tout arrangement se faisait en silence, et avec une sorte de promptitude qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c’est que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et qu’ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans perdre leur temps aux lenteurs d’un véritable amour. Aussi ne se forma-t-il autour de l’empereur que des liaisons subites, dont apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénoûment. D’ailleurs, Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se réserver, à lui, le. droit de toutes les libertés ; il tolérait l’inconduite de quelques personnes de sa famille, parce qu’il voyait qu’il ne pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande publicité. La même raison l’eût porté à dissimuler l’humeur qu’il eût ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions ; mais à cette époque elle n’y semblait guère disposée. J’ignore absolument le secret de son intime intérieur, et je l’ai toujours vue presque exclusivement occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle n’avait aucune coquetterie ; toute sa manière extérieure était décente et mesurée. Elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l’éternel sujet de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient grande raison de s’observer un peu, car l’empereur, dès qu’il était instruit de quelque chose (et il l’était toujours), soit pour s’amuser, soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait le mari de ce qui se passait. A la vérité, il lui interdisait le bruit et la plainte. C’est ainsi que nous avons su qu’il avait appris à S… quelques-unes des aventures de sa femme, et qu’il lui ordonna si impérieusement de ne point montrer de courroux que S…, toujours parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et moitié par condescendance et moitié par suite du désir qu’il en avait, finit, je pense, par ne point croire ce qui souvent était public.