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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/465

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agréable récit durait ; encore, et Voltaire, qu’elle importunait, sans qu’on sache vraiment pour quelle raison, n’imaginait pas meilleur moyen d’y couper court que de décider « qu’il était douteux que Pontis eût jamais existé [1]. » C’était, faire, bien légèrement, une bien grave injure à la probité littéraire de Thomas du Fossé. Que si quelques personnes enfin avaient oublié ces Mémoires de Pontis, il ne resterait plus qu’à leur rappeler que du Fossé fut le continuateur anonyme, ou plutôt, — vu l’état du travail lorsqu’il s’en chargea, — le principal auteur des Explications qui complètent la grande Bible de Saci. Ce sont là titres sérieux à l’estime, à la considération, au respect, et nous n’avons pas tout dit.

Pierre Thomas, d’une bonne famille de robe, fils d’un père dont l’abbé de Saint-Cyran [2] lui-même avait opéré brusquement la conversion, fut un élève de ces célèbres petites écoles de Port-Royal dont les succès naissans « furent une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction » du jansénisme. Les jésuites, alors maîtres presque absolus de l’instruction de la jeunesse, craignirent la concurrencer et que ce grand succès des écoles de Port-Royal « ne tarît leur crédit dans sa source. » C’est Racine qui le dit ainsi. Chassé de Port-Royal en même temps que les solitaires de la première génération et les autres élèves, du Fossé, qui touchait à sa vingtième année, se lia dès lors particulièrement avec Le Nain de Tillemont, Ils prirent ensemble un logement à Paris, au faubourg Saint-Marceau. Du Fossé savait le latin, le grec et l’italien, il devait plus tard apprendre l’espagnol, il se mit dès ce temps à l’hébreu, mais surtout, dans la société de Tillemont, ce rare érudit et ce maître en critique historique, il apprit cet art de discuter les témoignages, de « faire le procès aux auteurs, » et même « aux anciens moines, » qui est le commencement de l’art d’écrire l’histoire. Un peu plus tard ce fut M. Le Maître qui le forma dans l’art de composer, et qui l’instruisit. — remarquez bien ce mot si caractéristique du XVIIe siècle, — dans la connaissance des règles pour se borner. Nous louons quelquefois dans les écrivains de notre temps et dans ceux déjà du XVIIIe siècle, ce que notre auteur eût appelé « l’abondance de leurs pensées » et « le feu de leur imagination. » Nulle louange, en effet, ne leur convient mieux, si toutefois on se rend bien compte qu’on leur tourne en louange, une véritable impuissance. Le difficile, ou le rare, n’est pas d’avoir beaucoup d’idées, mais d’avoir quelques idées justes, et de savoir les ordonner. On aura toujours beaucoup d’idées quand on aura pris une fois le parti de n’avoir de principes fixes et de doctrine arrêtée sur rien ; on en aura plus encore quand, partant d’un principe général, on ira, de proche en proche, impitoyablement, le

  1. Dans un petit pamphlet, il a joint, sans plus de façons, les Mémoires de Pontis, l aux Mémoires de d’Artagnan, de Courtilz de Sandras, qui n’ont jamais passé que pour du pur roman.
  2. Du Vergier de Hauranne.