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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/439

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avant de faire appel aux puissances logiques de l’entendement. C’est la marche naturelle, non-seulement de l’individu, mais de l’espèce, et toute éducation qui prétend en suivre une autre est frappée par avance de stérilité.

Le passage du concret à l’abstrait, du particulier au général, du sensible à l’intelligible, est peut-être le moment le plus important pour le développement de l’esprit. On ne saurait le préparer avec trop de soin. Le hâter serait tout perdre. L’instituteur ne peut qu’aider la nature, et nul artifice pédagogique ne remplacera des facultés encore endormies. Dans son livre récent de l’Éducation considérée comme science. M. Bain abonde sur ce point en recommandations, j’allais dire en recettes, qui, pour être un peu minutieuses, n’en sont peut-être que plus profitables.

On comprend de nos jours que la femme doit recevoir une éducation sinon identique, du moins analogue à celle de l’homme : l’instruction laïque des filles, ébauchée par la convention, apparaît de plus en plus comme un des moyens essentiels pour assurer à la fois la stabilité et le progrès des institutions sur lesquelles repose une société vraiment libérale et démocratique.

Enfin le grand principe de la gratuité et de l’obligation de l’instruction primaire s’impose de plus en plus aux bons esprits. Que dans un pays de suffrage universel un citoyen puisse manquer, soit par la pénurie, soit par la négligence ou l’égoïsme de ses parens, des connaissances indispensables à l’exercice de ses droits, et soit condamné plus tard à croupir dans une ignorance aussi nuisible aux autres qu’à lui-même, voilà ce qu’on ne saurait soutenir sans méconnaître l’une des prérogatives les. plus sacrées de l’homme libre, l’une des exigences les plus impérieuses de l’intérêt public.

C’est au nom du même intérêt qu’on revendique aujourd’hui pour l’état, non pas le monopole de l’instruction à tous les degrés, mais un contrôle sérieux et permanent. On comprend, avec les parlementaires du XVIIIe siècle et les grandes assemblées de la révolution, que le maintien de l’unité nationale exige une éducation nationale, profondément empreinte d’un esprit de moralité séculière, de patriotisme et de progrès. Une large diffusion de l’enseignement supérieur, avec pleine indépendance. des méthodes et des doctrines, jusqu’au point où les fondemens des mœurs et les institutions vitales de toute société seraient directement ébranlés : voilà par où s’achève, selon nous, un système de pédagogie dont le passé nous a légué l’ébauche, dont l’application de plus en plus complète doit être l’œuvre maîtresse du présent et la plus chère espérance de l’avenir.


L. CARRAU.