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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/353

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langage à peine mitigé des dames de la halle, et cela, sans préparation, sans provocation, sans raison d’être. En même temps que la femme et l’épouse, la mère s’est transformée ; depuis que le mari a pris les proportions d’un tyran, les enfans semblent être devenus un fardeau. »

Voilà une observation bien prise ; voilà un véritable document humain. Rien n’est plus commun en effet que de voir une jeune femme, jusque-là tendre à son mari et à ses enfans, les prendre subitement en désaffection, puis en haine. Dans ce cas, l’aversion a une cause futile, la plus futile du monde : elle est provoquée par un objet extérieur insignifiant, comme par exemple la forme de la barbe, ou les breloques de la montre, ou le son traînant de la voix, ou l’habitude de répéter le même mot, que sais-je ? il serait difficile d’inventer de propos délibéré une de ces raisons burlesques qu’imaginent les femmes hystériques pour expliquer l’aversion qu’elles ont pour telle ou telle personne. À vrai dire, la personne détestée est en général le mari.

M. A. France, un romancier qui ne dédaigne pas les notions scientifiques précises, dit d’une de ses héroïnes : « Elle était douce, paresseuse, dégoûtée, avec de grands élans d’affection, et des attendrissemens rapides. On avait bien du mal au réfectoire à lui faire manger autre chose que de la salade et du pain avec du sel. Elle s’était fait une amie chez qui elle allait les jours de sortie. Cette amie, qui était riche, mena Hélène dans la chambre capitonnée où elle croquait des bonbons. Hélène s’alanguissait dans ce nid d’étoffes : quand elle en sortait, tout lui semblait terne, dur, rebutant, elle n’avait plus de courage : elle rêvait d’avoir une chambre bleue et d’y lire des romans, couchée dans une chaise-longue. Il lui vint des maux d’estomac qui achevèrent de l’abattre… Elle laissait faire, indifférente à ce qui l’entourait, rêvant de bijoux, de robes, de chevaux, de promenades en bateau, et fondant en larmes à la seule pensée de son père ! »

MM. E. et J. de Goncourt ont raconté l’histoire navrante, misérable, de cette pauvre Germinie Lacerteux. Celle-là est bien une hystérique ; nature inculte, passionnée, ardente au dévoûment comme à l’infamie ; intelligence débile d’ailleurs, jouet aveugle dépassions dont elle n’a presque pas conscience, et qui l’agitent comme les vents balancent la girouette au sommet des toits. « Germinie n’avait pas une de ces consciences qui se dérobent à la souffrance par l’abrutissement, et par cette épaisse stupidité dans laquelle une femme végète, naïvement fautive. Chez elle une sensitivité maladive, une disposition de tête à toujours travailler, à s’agiter dans l’amertume, l’inquiétude, le mécontentement d’elle-même, un sens moral qui s’était comme redressé en elle après chacune de ses