Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/316

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’avance pour eux la mort violente par la guerre, quand il favorise une politique destinée à provoquer le choc d’une nation contre une autre ; il contient pour eux la mort par la faim, quand il perpétue dans la législation des injustices, des inégalités civiles et politiques, des servitudes qui ont pour conséquence la misère. Pauvre excuse, à la vue des maux qui font ensuite explosion, que de s’écrier avec un peu de regret et beaucoup d’étonnement : « Qui eût pu prévoir de telles conséquences ? qui l’eût pensé ? qui l’eût dit ? Ce n’est point ce que j’avais voulu, et je m’en lave les mains. » — On a beau se laver les mains, l’injustice est ineffaçable, parfois irréparable. Combien d’hommes, s’ils pouvaient apercevoir toutes les conséquences de leurs actes dans l’ordre politique, verraient sur leurs mains, comme lady Macbeth, des taches de sang que rien ne peut laver ! Si nous avons tous le devoir et le droit de participer au gouvernement de la nation entière, par cela même aussi nous perdons le droit d’ignorance : quand on a le devoir de gouverner, on n’a pas le droit d’ignorer. Que dirait-on d’un juge qui, devant appliquer la loi, négligerait de l’apprendre ? Serait-il seulement ignorant ou, serait-il injuste ? Que dirait-on d’un juré qui, prêt à décider de vie ou de la mort d’un homme, n’écouterait ni l’accusation ni la défense ? Serait-il ignorant ou injuste ? Mais nous tous, citoyens d’une nation libre, nous ne sommes pas seulement chargés d’appliquer la loi, nous sommes chargés de la faire ; si nous restons dans l’ignorance volontaire, sommes-nous seulement ignorans ou sommes-nous injustes ? Ignorer le droit par sa faute, c’est déjà violer le droit ; le laisser par sa faute ignorer aux autres, c’est encore violer le droit ; favoriser cette ignorance, c’est aliéner ses droits propres et menacer ceux d’autrui, en introduisant dans l’association des hommes qui perpétueront les injustices au lieu de les réparer, des hommes qui ne seront majeurs et libres que de nom et qui de fait seront des mineurs en tutelle. La société ne saurait admettre que les parens élèvent leurs enfans dans un état d’incapacité qui parfois dure toute la vie ; ce que les parens ne peuvent ou ne veulent pas faire, c’est à elle de l’accomplir. Et elle doit le faire gratuitement, toutes les fois qu’il est nécessaire, en considérant cette gratuité comme une restitution indirecte plutôt que comme un don. L’obligation et la gratuité de l’instruction nous apparaissent ainsi, en définitive, comme la plus essentielle fonction de la justice réparative et comme l’œuvre par excellence de la fraternité.

Au point de vue particulier qui nous occupe, — je veux dire le rétablissement des conditions normales de la société humaine, — l’instruction exigée et au besoin fournie par l’état doit offrir un double caractère, dont on ne saurait trop montrer l’importance. Tout membre majeur de la société est appelé à exercer deux sortes