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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/289

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force, comme Vénus désarmait Mars. A une extrémité opposée, les religions, mystiques par essence, ne peuvent conférer à l’homme d’autre valeur relativement à Dieu que celle qui lui est accordée par la divinité même, et qui se réduit à une sorte de « condescendance, » de « grâce, » de pitié ; quant aux droits des hommes entre eux, les chrétiens n’en placent pas non plus le fondement dans une valeur de l’homme vraiment personnelle : ils le placent dans une charité réciproque en Dieu et dans une sorte de pitié de l’homme pour l’homme. Ainsi s’explique ce rapprochement inattendu que nous voyons à notre époque entre certaines écoles de philosophie toutes naturalistes et les théologies toutes mystiques du christianisme ou même du bouddhisme.

En France, deux conceptions principales restent encore aujourd’hui en présence, et nous devons successivement les examiner pour retirer de chacune la part de vérité qu’elle renferme : la « charité » chrétienne ou bouddhiste, qui est surtout un sentiment, et la fraternité morale ou juridique, qui est surtout une idée. Cette dernière sorte de fraternité est celle qu’ont soutenue principalement les écoles françaises issues de la révolution, sans la séparer de la liberté et de l’égalité. Examinons d’abord la conception chrétienne, ses antécédens historiques, les raisons pour lesquelles elle devait paraître insuffisante à l’esprit moderne et à notre philosophie du XVIIIe siècle.

L’éducation chrétienne nous habitue trop à croire que le christianisme a introduit dans le monde, par un miracle historique, des principes absolument nouveaux et une morale sans précédens. La fraternité antique, orientale et occidentale, était déjà très développée avant le christianisme. Seulement, lorsqu’on compare cette fraternité avec nos idées modernes, elle offre un caractère qu’elle a conservé dans le christianisme même et qu’il importe de bien saisir : elle se fonde moins sur l’essence de l’homme en tant qu’homme, sur sa valeur intrinsèque et conséquemment sur son droit, que sur des considérations extrinsèques d’origine ou de destinée. De là les deux grandes formes que la fraternité a prises dans l’antiquité : idéal de fraternité mystique et religieuse dans l’Orient, idéal de fraternité civique et politique dans l’Occident. L’Orient n’a guère connu la vie civile et politique, l’état ; il s’est plutôt préoccupé de la vie universelle, du grand Tout, où sont unis tous les êtres, y compris les animaux. L’égalité même que l’Orient établit à l’excès entre l’homme et l’animal montre que cette charité est principalement fondée sur la communauté d’origine. Les êtres particuliers sont subordonnés à l’unité divine, et cette union en Dieu ou dans le Tout est en définitive très conciliable avec l’inégalité et le despotisme sur la terre. Au reste, toutes les maximes possibles