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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/288

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jets nouveaux ; juger aujourd’hui les questions sociales avec les idées du droit antique, c’est comme si on voulait mesurer les obligations de l’homme civilisé aux idées morales du sauvage ; la justice n’échappe pas plus que tout le reste à la grande loi de l’évolution et du progrès. Un des plus remarquables exemples de cette évolution, c’est la tendance de la justice à absorber en elle la fraternité même. Dans notre société telle qu’elle existe en fait, l’exercice de la fraternité ne serait-il pas le plus souvent une pure justice, un moyen d’acquitter envers les autres une dette tantôt personnelle et tantôt collective, en un mot une simple réparation ? L’apparent octroi d’une faveur ne serait-il point dès lors l’incomplète reconnaissance d’un droit moral ? — Pour le savoir, nous commencerons par étudier en elle-même la fraternité, à laquelle beaucoup d’écoles contemporaines s’adressent encore pour fonder la science sociale. Nous verrons ensuite si les prétendues œuvres de bienfaisance privée et surtout publique ne se ramènent pas à l’exercice, plus ou moins bien entendu, plus ou moins bien organisé, mais encore très insuffisant, d’une forme de la justice absolument essentielle, quoique négligée et confondue avec la charité ; nous l’appellerons la justice réparative.


I

On sait la prépondérance accordée à la notion de fraternité par la plupart des systèmes socialistes que la France a vus naître dans la première moitié de notre siècle. Malgré le discrédit où ces systèmes utopiques sont tombés, la fraternité, plus ou moins diversement comprise, est encore au fond le principe de la plupart des doctrines sociales contemporaines. L’école positiviste française fait reposer la société sur le penchant vers autrui, qu’Auguste Comte appelle l’altruisme. Une vue analogue se retrouve dans les contrées voisines. C’est à l’altruisme que l’école anglaise s’adresse, avec Stuart Mill et M. Spencer, pour unir les intérêts entre eux et réaliser ainsi le progrès de la civilisation. En Allemagne, Schopenhauer et ses récens disciples, pour limiter le règne de la violence et « le droit naturel du plus fort, » ne connaissent que le grand sentiment de la pitié. N’est-ce pas un fait remarquable que cet appel à la fraternité par les diverses écoles, et surtout par celles qui n’admettent pas les droits proprement dits de la philosophie française ? C’est d’ailleurs chose logique, car, lorsque l’on construit le monde social soit avec le jeu des intérêts, soit avec le jeu des forces, le seul principe d’expansion qui puisse contrebalancer la gravitation de l’individu vers soi, c’est l’altruisme faisant contrepoids à l’égoïsme, ou la pitié et la douceur désarmant la