Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/284

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans la masse, dans toute une symphonie de « pierres vivantes ; » ces frêles roseaux, qui séparément ne paraissent qu’un vain défi porté à la loi de pesanteur, parviennent pourtant à former des faisceaux vigoureux, et à soutenir un édifice presque aérien. Aussi le temple hellénique réclame-t-il toujours un ciel serein et un soleil éclatant ; les ruines mêmes de Pæstum et du Parthénon ne sont belles que sous les rayons ardens du Phébus Apollon ; tandis que le clair de lune est si favorable à nos églises ogivales, dont il amollit les aspérités et fait ressortir les grandes lignes ! Et de même, c’est surtout par un clair de lune de notre âme, s’il est permis de s’exprimer ainsi, par certaines heures de crépuscule douces et recueillies dans notre vie morale, que nous trouvons un charme indicible à la Divine Comédie. Elle semble alors nous murmurer le Nigra sum sed formosa de la fiancée biblique, et nous transporter comme dans un songe, ainsi que le fait la sainte Lucie à l’égard de Dante, vers des rivages lointains, inconnus et suaves, où pénètrent déjà les parfums de l’Éden. En de pareils momens, l’Arena de Padoue, la voûte d’Assise, la Dispute du saint sacrement, — les peintures, en un mot, où s’est reflété le sentiment dantesque, — vous solliciteront pareillement et vous feront une impression semblable ; mais ne demandez pas une telle impression aux fresques de la chapelle Sixtine ! J’ai passé bien des jours d’une vie déjà longue dans la contemplation des œuvres de Buonarotti ; elles n’ont jamais manqué de m’étonner, de me secouer et de me bouleverser, mais je ne me suis pas une seule fois surpris à rêver devant les Prophètes ou le Jugement dernier. J’avais pour cela l’âme trop violemment agitée, les yeux trop grandement ouverts en présence de ce monde étrangement mystérieux, mais aucunement mystique...

J’ose espérer, messieurs, que vous ne me prêtez pas l’absurde pensée de vouloir, par le parallèle ici esquissé, soulever une question quelconque de préséance ou de supériorité entre deux génies également extraordinaires ; je m’efforce seulement de reconnaître chacun d’eux dans sa majesté souveraine et de répudier une erreur trop répandue, et qui leur attribue une espèce de condominium dans le même empire du surnaturel. N’est-il pas intéressant du reste à noter que le créateur des Prophètes et du Moïse, malgré son admiration ardente et toujours si hautement professée pour le chantre de la Divine Comédie, ne lui ait cependant consacré aucun travail de son ciseau ni de son pinceau ? N’est-ce pas même là une de ces antinomies si fréquentes dans la destinée de Buonarotti qu’il ait laissé à un autre le soin de s’acquitter de ce pieux devoir et que cet autre fût précisément son grand rival au Vatican, le décorateur des Stances, quel povero di Raffaelo ? En 1519, il est vrai, alors qu’on signait à Florence une pétition au pape pour