Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/259

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


naturelle et plus libre ; le grand souffle de la révélation classique a passé sur ces corps jadis amincis, étriqués et chétifs, et leur a rendu la santé, la beauté et la splendeur. Sans doute aussi la symbolique fantasque, massive et pesante des anciens âges, s’est peu à peu singulièrement humanisée, allégée et affinée. Et, par exemple, les fonds d’or pleins et unis de l’école byzantine que Cimabue et ses élèves avaient encore tant affectionnés, ont été progressivement réduits et comme répartis en auréoles entourant les figures divines ou saintes ; ce nimbe lui-même, représenté d’abord par un large disque resplendissant, ou par une couronne aux mille fleurons et rayons, il finit, sous sa forme de cercle aérien et ténu, dans les tableaux du XVIe siècle, par ne plus rappeler que ces flammes gracieuses et légères que la sculpture antique mettait aux fronts de certaines de ses statues. De même, les petits putti de la renaissance, aux ailettes mignonnes et au sourire espiègle des amours, n’en sont pas moins les descendans légitimes de ces messagers divins que le pinceau de Giotto habillait d’ailes immenses qui leur couvraient tout le corps ; et ce sont bien les chœurs célestes de Fra Angelico, ces chœurs serrés, pressés et jouant à tous les vents de trompettes, de cymbales et de triangles, qu’il vous est permis d’entrevoir à travers les nuages vaporeux, parsemés de têtes d’anges innombrables, au milieu desquels se dresse dans sa majesté sublime la Madonna del Sisto. Le fil d’or de la tradition apparaît ainsi à tout moment dans ce vaste et splendide tissu des siècles ; il n’y a pas de solution de continuité entre la peinture des Stanze et celle de l’Arena, vous pouvez même en suivre la trame en remontant jusqu’aux miniatures de nos plus anciens missels, et jusqu’aux mosaïques de Ravenne.

À ce caractère général que présente l’art des grands maîtres de la renaissance, seul l’art de Michel-Ange fait une exception éclatante et systématique. Il apparaît solitaire et hautain, sans lien de parenté avec les écoles de son temps, sans filiation avec celles du passé, proles sine matre. Il répudie le grand héritage des siècles : tout ce précieux trésor de croyances, de légendes et d’imaginations est non avenu pour lui ; il rejette le rituel esthétique du moyen âge, si j’ose m’exprimer ainsi, et se passe de ses sujets, de ses types et de ses emblèmes. Je ne me rappelle pas avoir rencontré, dans l’immense œuvre de Buonarotti, une seule tête couronnée d’une auréole, ni une seule figure ailée, — si j’en excepte l’ange du maître-autel de Bologne, ce travail de jeunesse dont il a été parlé plus haut, — et tout est ainsi à l’avenant pour ce qui regarde l’appareil symbolique du métier. Aucun signe extérieur et constant ne distingue ses apôtres, ses saints, ses bienheureux ou ses damnés ; encore moins respecte-t-il le moule dans lequel la tradition populaire et artistique a, de