Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/251

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


songer à une destinée marquée du sceau de la fatalité ? Pourquoi dans une vie que le poète lui-même a pris le soin de nous retracer si souvent en toute franchise et candeur, et depuis les plus grandes épreuves jusqu’aux plus touchans détails, nous obstinons-nous à toujours chercher, à toujours supposer quelque chose de mystérieux et d’insondable ? pourquoi l’homme qui affirmait de lui-même avoir été l’objet d’une grâce extraordinaire et toute divine, qui affirmait avoir pu contempler le séjour des bienheureux, avoir entrevu la voie et reçu presque la promesse de son salut éternel, pourquoi cet homme ne nous apparaît-il néanmoins autrement que comme un Titan foudroyé par le destin, comme un esprit qui a lutté avec les dieux et qui a été vaincu ?


L’ACADEMICIEN. — Il me semble que, pour répondre à cette question, il suffit de rappeler ce que nous disait tout à l’heure notre excellent commandeur. Dante est le créateur de notre poésie moderne ; il ouvre le cortège de tous ces génies inspirés qui, depuis tant de siècles, ont charmé et consolé notre humanité au prix de leurs propres souffrances, de leurs larmes et de leurs déchiremens. Pour ma part, je comprends et j’admire le profond instinct des peuples qui a fait ainsi d’Alighieri le représentant symbolique de toute la grande confrérie de la Passion, et comme le saint patron de la città dolente des poètes et des artistes.

LA COMTESSE. — Ah ! oui, la Tristesse d’Olympio, l’ennui immense, inassouvi de René, l’art sacerdoce et l’artiste martyr,.. voilà bien votre poétique moderne à vous, messieurs les Français, et que ce brave et digne Boileau doit en pâtir dans sa tombe ! Les poètes sont les enfans sublimes de la douleur ; Dante est le premier et le plus sublime des poètes : ces deux belles prémisses posées, rien de plus facile alors que d’arriver à la conclusion désirée. Eh bien, non ! Nego majorem, comme dit notre cher prince Silvio. Je nie que le poète, que l’artiste, par cela seul qu’il est poète, qu’il est artiste, fasse déjà partie de la città dolente ; je nie que les souffrances, que le désespoir soient la marque caractéristique du génie. J’aime trop pour cela mon Arioste, mon Raphaël et mon Rossini.

L’ACADEMICIEN. — Assurément, on a de nos jours étrangement abusé du sacerdoce et du martyre, et je reconnais que nous surtout, Français, nous nous sommes laissés aller, en cette matière, comme, hélas ! en bien d’autres et beaucoup plus importantes, à ce que le prince Silvio appelle avec son Sénèque la litterarum intemperantia... Il n’en est pas moins vrai pourtant que nul parmi les humains n’est aussi exposé que le poète aux secousses du monde extérieur, aux chocs douloureux de la réalité contre l’idéal qu’il porte dans son sein. Doué d’une perception très délicate, vibrante pour les phénomènes