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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/214

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REVUE DES DEUX MONDES.

domestiques sont rentrées ; elle revient éperdue, éteint d’un souffle haletant la petite lanterne qu’elle tient à la main et se penchant vers le lit : — Jochenen, dit-elle à son mari, le jeune puritz[1] est là dehors.

— Est-ce possible ?

— Aussi sûr que tu es vivant, il rôde autour de la maison et il regarde aux fenêtres. Son chien a grogné à mon approche, et il l’a renvoyé.

Le père a posé sa pipe et s’est levé en toute hâte :

— Où est Freudele ?

— Elle se déshabille pour dormir.

— Qu’elle vienne dormir ici près de toi.

Freudele est appelée, elle pleure ; l’effroi de ses vieux parens, le souvenir des entreprises téméraires du jeune seigneur, l’abandon où elle se trouve la nuit, au milieu de ces paysans anéantis par l’ivresse qui ne répondraient pas à un appel si désespéré qu’il fût, le sentiment profond de la puissance du puritz, tout cela bouleverse son cœur.

— Il faudra envoyer notre fille à la ville, dit le lendemain matin l’aubergiste, qui a passé toute la nuit sur une chaise à fumer ; ton frère, ma femme, nous la gardera. Ici, elle courrait trop de risques. Pense donc, si un jour le loup trouvait la brebis seule au gîte !.. Qu’elle s’éloigne ; tu t’en vas conjurer ton frère de la bien traiter ; tu lui diras que mon cœur saigne et que ma fille est un trésor ; elle travaillera dans sa maison comme elle travaillait ici ; elle fera entrer avec elle la bénédiction dans sa demeure.

La mère, pénétrée de la nécessité de cette cruelle séparation, baisse tristement la tête. Tandis que sa fille dort encore, elle fait un paquet des nippes de l’enfant et avec chaque vêtement tombe dans le petit coffre une larme brûlante. Freudele pâlit lorsque ses parens lui disent ce qu’ils ont décidé ; elle regarde Reb Herschel, qui, le front courbé, immobile, à l’écart, semble changé en statue de pierre ; les petits garçons contemplent cette scène de tristesse avec surprise et curiosité, sans y rien comprendre. Lente comme un char funèbre, la charrette qui emporte la mère et la fille est sortie du village. Sur le seuil de l’auberge se presse encore toute la famille et derrière la famille les serviteurs navrés de voir disparaître l’enfant chérie de la maison ; est-ce donc pour toujours ? Les buveurs eux-mêmes aux fenêtres du cabaret paraissent partager cette consternation générale ; les chansons leur rentrent dans la gorge. Quant au puritz, instruit de l’événement, il fait siffler sa cravache et jure de se venger sur ceux qui restent sous sa griffe.

  1. Gentilhomme.