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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/211

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REB HERSCHEL.

remplis avant même d’être complètement vidés. C’est jour de fête. Personne ne parle politique : que saurait-on des événemens extérieurs dans ce pays perdu où ne pénètre jamais un journal ? Toute l’Europe pourrait être en feu, les empires pourraient s’effondrer qu’on ne s’inquiéterait que de la qualité de cette boisson chérie qui met du feu dans les veines ; on parle aussi du rendement de la dernière récolte, et puis encore, à mesure que les cerveaux s’échauffent, d’autres choses qui ne sont pas faites pour être écoutées par des oreilles pudiques.

La chambre voisine, dont la porte est soigneusement fermée pour que le vacarme de la fête n’envahisse pas ce lieu voué au recueillement et à l’étude, offre un spectacle tout différent. Autour d’une table sont assis plusieurs garçons de différens âges, ils se penchent sur des in-folio reliés en parchemin dont un jeune homme au visage grave leur explique le texte avec une intense ferveur. Demeurant trop loin de la ville pour y envoyer leurs enfans chercher l’instruction talmudique, mais tourmentés néanmoins par le désir d’accomplir ce devoir impérieux, le pauvre rendar et un de ses coreligionnaires ont donné à leurs familles réunies un maître capable de les conduire sur le chemin où tout juif pieux est tenu de marcher. Pendant un semestre, les leçons ont lieu chez le rendar, pendant l’autre semestre chez son ami. Chacun des deux pères a trois fils en âge d’être instruits ; ils se partagent les dépenses. Certes elles sont lourdes pour de pauvres diables de leur sorte ; plaignons surtout cependant le professeur, un jeune homme bien doué parla nature, mais cruellement maltraité par le destin, orphelin dès l’enfance, voué à végéter toute sa vie, sans autre prétention que d’empocher tous les six mois vingt florins, ni plus ni moins, en échange du travail ingrat qui consiste à instruire dans la Thora et le Talmud, huit heures de suite quotidiennement, une douzaine de gamins peu éveillés. Voilà son sort.

La chambre intitulée l’école lui sert de logis ; elle a encore une autre destination ; c’est le temple où se réunissent les juifs dès qu’ils se trouvent au nombre de dix, soir et matin, pour prier. Une petite arche d’alliance, voilée d’un tapis damassé tout flétri, est suspendue à la muraille du côté de l’orient ; à cette même muraille sont accrochés quelques chandeliers. L’heure du repos vient-elle à sonner, ce lieu saint abrite le sommeil du maître et de ses écoliers. On aperçoit dans le coin le plus obscur un méchant lit bourré de paille sous lequel se cache un coffre, qui est l’objet de mainte plaisanterie, car son propriétaire prend des peines infinies pour dérober ce qu’il renferme aux regards des étrangers. Jamais il ne l’ouvre sans regarder bien des fois furtivement autour de lui ; est-ce la peur qu’on ne s’avise de lui dérober ses minces épargnes ?