Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/172

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des autres Grecs endormis ; il essaie de se lever avec un air de gravité plaisant, et retombe lourdement en bégayant quelque chose qui ressemble à des souhaits de bon voyage.


Bouldour, le 29 mai.

La longue vallée qui s’étend de Téfény à Bouldour, et que traverse le Gebren-Tschaï, a été peu explorée. La grande carte de Kiepert, guide excellent pour les régions peu connues, présente sur ce point de nombreuses lacunes ; on y chercherait en vain les noms des villages qui s’étagent sur les deux versans de la vallée, Edja, Sazak, Kaya-Djik, Koulâz-lar, etc. Le plus important des villages qu’on rencontre sur la route de Bouldour est Karamanly ; mais nous trouvons ce village presque désert. Tous les Turcs aisés sont à la fête de Téfény, et il nous faut descendre à l’oda, où nous sommes condamnés à la société de deux ou trois Turcs, musulmans très orthodoxes, à en juger par leur attitude peu bienveillante. En revanche nous assistons à une véritable fête de roses. Les rosiers des jardins environnans sont en pleine floraison ; aussi voit-on des roses Partout. Les femmes en jonchent les terrasses des maisons, en décorent leurs portes ; on en met jusque dans les jarres à rafraîchir l’eau. C’est plaisir de voir passer les paysans turcs couronnés de roses piquées dans leur turban ; il y a un singulier contraste entre ces ornemens et les figures hâlées et sauvages de ceux qui les portent. Est-ce une tradition populaire, analogue à celle qui conduit, le matin du 1er mai, les habitans d’Athènes dans les jardins de Patissia, pour y faire la récolte des fleurs en souvenir de l’antique Anthesphorie ? C’est simplement le plaisir de jouir des fleurs, et de satisfaire ce goût pour la nature qui est commun à tous les Turcs. La passion des riches Osmanlis pour les jardins, les arbustes rares et les oiseaux, est bien connue : les paysans de Karamanly, à défaut d’autre luxe, se donnent celui des premières roses.

La vallée du Gebren-Tschaï est dénudée ; on ne trouve guère de verdure que dans les fonds où sont blottis les villages. La terre est argileuse, et les eaux mortes, accumulées dans les parties basses, y forment des marais d’où l’on voit parfois émerger les énormes tètes de buffles plongés dans la vase jusqu’au cou. Dans les parties hautes, le sol est sec et lézardé de larges crevasses où s’enfoncent les pieds des chevaux. Il n’y a guère dans la vallée d’autres habitations que des fermes isolées, construites en pisé ou en torchis ; les maisons s’élèvent à peine au-dessus du sol, et leur forme plate et basse s’harmonise à merveille avec celle des montagnes grisâtres qui cernent la vallée. Les villages du haut pays sont pauvres. Quelques familles grecques, mêlées à la population turque essentiellement agricole, y vivent de l’industrie des toilas peintes. A l’aide de