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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/167

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placées devant les sources deviennent plus fréquens ; il n’est si mince filet d’eau qui ne soit recueilli. On sent que les Turcs, d’habitude si insoucians, ont multiplié les précautions dans cette région perdue. La solitude est complète, et une sorte de silence recueilli remplace les causeries et les chansons que fredonnent d’habitude nos compagnons grecs. Il est déjà tard quand nous atteignons le lieu de la halte, sur un étroit plateau du Karafilda, l’un des pics de la chaîne qui prend successivement les noms de Tschâl-Dagh et de Kartal-Dagh. Il faudrait un pinceau pour donner l’idée du magnifique panorama que nous découvrons. Tandis qu’au premier plan les pins et les mélèzes forment une large tache d’un vert sombre et vigoureux, derrière apparaissent les hauts sommets du Tschâl-Dagh, argentés de filets neigeux qui s’enlèvent sur le fond gris et rose de la roche nue. On peut suivre sur le vaste flanc de la montagne la gradation des zones de verdure, qui vont, grandissant d’intensité, se perdre dans le brouillard bleuâtre d’une vallée profonde. Les sommets de la chaîne ondulent, en se prolongeant à l’infini vers le couchant, dorés par une chaude lumière, jusqu’au moment où le soleil disparaît brusquement ; alors monte dans le ciel cette teinte ardoisée qui accompagne le court crépuscule des nuits d’Orient, et le silence n’est troublé que par le froissement des ailes des oiseaux de proie, qu’on entend s’enlever à de grandes hauteurs, et qu’on voit tournoyer dans l’air.

Nous passons la nuit sur le plateau tandis que les chevaux paissent en liberté ; nous bivouaquons près des ruines du kiosque de refuge ; des voyageurs en détresse l’ont démoli, et ont brûlé une partie des planches de la toiture. Notre drogman allume, non sans peine, un grand feu qu’on entretient toute la nuit avec d’énormes branches de pin et de mélèze dont la fumée odorante nous enveloppe comme celle des cèdres de Circé :

Urit odoratam nocturna in lumina cedrum.

Uhl-Keuï, 22 mai.

Le versant nord-est du Kartal-Dagh est formé d’une série de terrasses qui descendent par larges assises vers la vallée de la Pisidie et de la Phrygie. Dans le bas pays, les villages reparaissent et marquent l’emplacement des villes florissantes qui constituaient, avec Cibyra, la tétrapole de la Cibyratide. Pirnaz n’est qu’un pauvre hameau de dix à douze maisons ; nous n’y trouvons que deux forgerons grecs de Makry ; toutes les autres portes sont closes. Les habitans sont occupés à labourer leurs champs, à cinq ou six lieues à la ronde. Un autre Grec vient, comme nous, frapper à la porte des