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cruellement. Vous vous êtes trouvé placé entre deux partis extrêmes, non-seulement se détestant l’un l’autre, mais encore détestant tout ce qui n’est pas eux. »

Quoique cette réponse fût écrite d’un style un peu larmoyant et déclamatoire, elle n’en eut pas moins du retentissement. Pendant longtemps Lally avait été réputé neveu, par sa femme, de lord Lougborough, le grand chancelier; ils étaient unis, et, au début de l’émigration, se voyaient fréquemment. Au moment où Montlosier débarqua, Lally n’était plus qu’un parent éloigné. Au bout de quelque temps encore ils ne se virent plus. Lally apprit même un jour que dans un salon, un soir qu’on prononçait son nom, on avait dit la lie du peuple. Il en eut presque des convulsions. « Je n’ai jamais pu comprendre l’acharnement dont il était l’objet, » écrit Montlosier. — L’explication était tout entière dans la conduite loyale de Lally en 1789. Il faisait partie de la minorité libérale de la noblesse et il avait passé avec elle à la chambre du tiers.

On en voulait aussi à Malouet. Très bien accueilli d’abord en Angleterre, il avait, de 1792 à 1794, reçu les hommages dus à son caractère et à sa haute intelligence. Il y avait encore peu d’émigrés à Londres. A la fin de 1794, après les revers des Autrichiens, une véritable invasion des gentilshommes de l’armée de Condé eut lieu. Alors l’attaque générale contre les constitutionnels n’épargna même plus Malouet.

A cette époque, les distributeurs des fonds de secours accordés par le gouvernement anglais étaient l’évêque de Saint-Pol-de-Léon et le baron de Nanthia; M. du Theil était le receveur. Ces trois personnages avaient ainsi un accès personnel auprès des ministres. Dieu sait l’usage qu’ils en faisaient! Le baron de Nanthia, plus indiscret que les deux autres, disait confidentiellement : « Malouet cherche à s’accrocher, mais je viens de lui donner un coup d’épaule en dehors. D’après les opinions et la conduite de Malouet, les royalistes ne pourront jamais avoir confiance en lui. Les ministres m’ont demandé ce que je pensais des constitutionnels; j’ai répondu: Ce sont des hommes parjures envers leurs commettans et filous envers le roi. Hier, heureusement, Rivière a reçu l’ordre de partir d’Angleterre; je crois pouvoir assurer que Bertrand de Molleville va le suivre; bientôt après lui Malouet s’en ira; voilà donc le parti constitutionnel mis à bas. Il m’a fallu beaucoup d’adresse. »

Par sa haute situation, par ses services rendus, Malouet résistait aux attaques. De plus, grand propriétaire à Saint-Domingue, personne n’était plus à même que lui de donner, sur la valeur de cette nouvelle colonie anglaise, des renseignemens utiles.

Quoi qu’on pût faire, Bertrand de Molleville et Malouet furent