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« (Dans l’état féodal), le droit public et le droit privé sont partout mêlés. La souveraineté territoriale est assimilée à une propriété privée, le pouvoir du prince à un bien de famille… La représentation est fondée sur les ordres. Les ordres aristocratiques, clergé et noblesse, dominent. Le droit est différent dans chaque ordre. — (Dans l’état moderne), le droit public est distingué du droit privé ; au droit public se lie le devoir public… La représentation de la nation est une. Les grandes classes populaires l’emportent ; le fondement est démocratique ; la qualité de citoyen appartient à tous également…

« L’état féodal a peu conscience de lui-même. Il se dirige plutôt par des tendances et par des intérêts. Il semble qu’il croisse comme un organisme naturel. La coutume est la source principale de son droit. — L’état moderne a conscience de lui-même. Il se conduit d’après des principes. Il raisonne plutôt qu’il n’agit d’instinct. La loi est la source la plus importante de son droit. »

Il est impossible de mieux mettre en lumière l’idée que les états modernes, sous toutes les formes de gouvernement, dans tous les pays qui ne sont pas en dehors ou en arrière de la civilisation européenne, se font de leurs droits et de leurs devoirs. Cette conception de l’état ne rencontrerait aujourd’hui dans aucun parti, sauf chez quelques esprits extrêmes, de contradiction sérieuse. On recueillerait également des témoignages en sa faveur dans les déclarations publiques de quelques-uns de ceux qui déploient ouvertement le drapeau de la « contre-révolution » et dans les revendications les plus absolues des partis révolutionnaires. Cette unanimité est une preuve de vérité ; mais c’est aussi une preuve d’insuffisance. Tout n’est pas dit quand on a tracé un tel idéal : il faut chercher sous quelle forme et dans quelles conditions il peut le mieux se réaliser. C’est ici que les opinions se divisent et que les partis trouvent leur raison d’être ; c’est sur ces questions d’application que nous devons surtout interroger la théorie de M. Bluntschli.


II

Tout état suppose une nation soumise à une même autorité sur un même territoire. Une nation dispersée sur différens territoires, des nations différentes juxtaposées sur un même territoire ne formeraient pas un état. Les Juifs, depuis leur dispersion, ont cessé d’être un état, sans cesser d’être une nation, jusqu’au moment où ils se sont confondus, par l’égalité des droits, avec les autres membres des nations et des états modernes, et n’ont plus gardé que le caractère d’une société religieuse. Nul territoire n’est mieux approprié à l’unité d’un état que la péninsule italienne, et cependant il a