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représenter en s’affranchissant des illusions que l’imagination peut créer et des dispositions constantes ou passagères des sens et de l’esprit, c’est chose difficile, c’est chose impossible pour des artistes. Les sciences d’observation exigent ce dépouillement continuel de toute idée préconçue de la part de l’expérimentateur, et pour celui-ci l’idéal consisterait à apporter, pour chaque expérience nouvelle, une intelligence et des organes qui fonctionneraient pour la première fois. Mais dans les arts d’imitation la nature ne peut être vue et reproduite indépendamment de toutes les facultés. D’abord la représentation ne peut être l’identité. En effet, chaque art est caractérisé par quelque chose d’incomplet et de fictif, en un mot par le sacrifice d’une partie de la réalité : ici, c’est la couleur qu’il faut négliger ; là, les dimensions qui nous font défaut, et, tout bien considéré, l’imitation n’est qu’une certaine apparence de la réalité. Mais ce qui est inévitable dans toute copie, si servile qu’on la veuille, c’est l’intervention du copiste. Y a-t-il moyen d’empêcher que son travail ne porte la trace du plus ou moins de sympathie qu’éprouve son esprit pour les formes sensibles ? Ne sent-on pas dans tout objet reproduit par une main humaine la part de vie intellectuelle qui résulte de l’excitation intérieure provoquée par la contemplation du sujet ? N’est-il pas plus juste de dire qu’un sujet aperçu dans le monde des phénomènes produit une sensation qui, retentissant dans l’imagination, fait de la copie une sorte de création ?

Concluons donc qu’au-dessus de toute prétention à une fidélité qui, si elle pouvait être formelle, serait la négation de nous-mêmes, il y a des lois supérieures auxquelles nous sommes soumis.

Il faut que nous comptions avec nos origines gréco-latines : elles s’accusent dans toutes les évolutions de nos esprits. Malgré l’invasion des idées anglaises et allemandes qui s’est produite depuis 1815 et qui a principalement influé sur notre littérature, dès qu’il s’agit des arts, c’est d’instinct aussi bien que par tradition que nous cherchons dans le commerce du génie latin et néo-latin le complément de nos facultés natives. Sous François Ier et ses successeurs, des peintres, des sculpteurs, des architectes, disciples de Michel-Ange, importaient chez nous le goût florentin. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, c’était à Rome que nos artistes allaient achever de former leur goût et de rendre leurs talens plus robustes. Les idées de grandeur et de faste qui dominaient alors à la tête de la nation justifiaient l’attrait qu’exerçaient en France les puissantes créations de l’école romaine, et ce fut la raison d’être d’une institution encore très vivace, de l’Académie de France à