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déshabituer des navigations d’hiver. Qu’on les ménage, rien de mieux ; mais qu’on songe en même temps à trouver le moyen d’amariner leurs équipages. Je proposais naguère à l’amiral Rigault de Genouilly d’attacher un navire à voiles à chacun des bâtimens cuirassés de l’escadre. On eût pu de cette façon laisser impunément les colosses dormir sur leur lit de roses durant toute la saison des tourmentes. Les colosses auraient eu leurs grasses nuits, leurs journées sereines ; les marins qui les montent n’en seraient pas moins demeurés capables d’affronter légèrement les épreuves dont se riaient autrefois nos pères. Bloquer l’entrée de l’Iroise ou l’embouchure tempétueuse de l’Escaut, d’une extrémité de l’hiver à l’autre, pendant ces quatre mois noirs retranchés maintenant de nos exercices, a été jadis pour nos escadres, non pas tout à fait un jeu, mais du moins un péril accepté comme une de ces nécessités du métier devant lesquelles ne recule pas une marine sérieuse. Nous n’aurons pas toujours à couronner de nos pièces de marine des bastions, à faire campagne au sein de nos provinces envahies. Notre lot est de naviguer ; apprenons de nouveau à naviguer dans les conditions les plus dures, et puisqu’il serait trop coûteux de nous vouloir aguerrir à bord de bâtimens dont la construction seule représente le budget de plus d’un état, aguerrissons-nous, — la chose est facile, — sur les vieux bâtimens qu’on est en mesure de nous prêter. Faisons notre éducation de soldats à bord des cuirassés, entretenons notre éducation de marins aux dépens de cette flotte proscrite qui s’en va dépérissant chaque jour sans profit. Il faut chasser le mal de mer de nos rangs ; prenons garde qu’il ne finisse par y élire domicile, nous ne serions plus que les hoplites du second ban. La Cochinchine et la Nouvelle-Calédonie nous ont rendu un grand service, — le plus grand qu’elles soient probablement appelées à nous rendre, — elles ont amariné, par les nécessités de leur ravitaillement, une portion notable de nos équipages ; occupons-nous d’amariner, sans plus tarder, le reste.

Si les peuples s’entendaient « pour suspendre leurs armes dans l’âtre, près de la crémaillère, » il n’y aurait plus de guerre. Ce fut un instant l’espoir de la Sainte-Alliance ; on ne sait que trop avec quelle rapidité s’évanouit ce beau rêve. Il en est de la navigation comme de la guerre ; chacun est obligé de régler ses allures sur celles de son voisin. C’était sans doute un heureux temps que celui où « l’apparition de la grue traversant le ciel en longues files avertissait le pilote de démonter jusqu’aux premiers jours du printemps le gouvernail. » Mais ce temps est passé, et la marine moderne, dans sa force, n’a plus le droit de regarder aux saisons. Du moment que « les Lacédémoniens y vont de tout cœur, » nous ne pouvons, comme les Béotiens, nous borner « à faire semblant de tirer. » La