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Toute marine qui se garde mal est incontestablement une marine qui s’effondre. Les Athéniens n’en étaient pas sur ce point à leur première leçon. Déjà Gorgopas avait joué à Eunome un de ces « vieux tours de matelot » qu’il nous faudra rapprendre, si jamais notre marine rentre en lice. Eunome le rencontra revenant d’Ephèse et le poursuivit jusqu’à Égine. Gorgopas fit la sourde oreille à toutes les provocations. La nuit venue, Eunome allume le fanal de sa galère capitane, donne l’ordre à ses vaisseaux de le suivre et se dirige vers les côtes de l’Attique. A peine est-il parti que Gorgopas se met dans ses eaux et le suit sans bruit. Au lieu de se servir de la voix pour donner le rythme à la vogue, les céleustes frappent doucement des cailloux l’un sur l’autre. Eunome ainsi conduit, sans s’en douter, à l’aide du phare qui brille à son mât, deux escadres : la sienne et celle de Gorgopas. Au moment où il va jeter l’ancre, où déjà quelques-uns de ses vaisseaux commencent à s’amarrer au rivage, la trompette lacédémonienne se fait entendre. On fond sur ses trières et, avant qu’il ait pu se reconnaître, on lui en enlève quatre, qui font route avec les capteurs pour Égine.

Tout passe, l’ascendant même le mieux affermi. On ne trouvera pas souvent une nation de canotiers comme le fut le peuple athénien. Il y avait près d’un siècle « que les fesses du pauvre Démos avaient fatigué à Salamine, » et Démos, tout vieux qu’il pût être, maniait encore la rame et la lance avec vigueur. Cependant peu à peu ses grands hommes de mer prenaient le chemin des champs Élysées : Thrasybule avait été tué en 390 dans les eaux de la Cilicie ; la guerre sociale, cette guerre qui rassembla, pendant trois années consécutives, contre Athènes les forces combinées de Chio, de Rhodes, de Cos et de Byzance, coûta la vie à Chabrias, envoya végéter dans l’exil Iphicrate et Timothée. Quand il fallut faire face à Philippe de Macédoine, monté sur le trône en 360, il ne restait plus que Charès. Charès, vieilli, ce n’était pas assez. On lui associa pour le commandement des troupes Lysiclès, et Lysiclès alla perdre, en l’an 338 avant Jésus-Christ, la bataille de Chéronée. On se relève d’une bataille perdue, on ne revient pas à la vie, quand une longue corruption a tari toutes les sources des vertus publiques. Il n’y avait plus place en Grèce que pour l’empire d’Alexandre ; mais l’empire d’Alexandre c’est la fin de la Grèce ; c’est du moins pour nous la fin de la marine grecque. Si nous ne tenions à borner ce récit, nous rencontrerions bientôt sous nos pas une autre marine, plus massive, plus puissante peut-être, construite avec les immenses ressources de l’Asie. Ce ne serait plus cette marine agile, intelligente, faisant à la manœuvre une si large part et tout à fait digne de nous offrir, avec sa tactique, son héroïque histoire comme un enseignement.