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main ? Cet étrange spectacle aurait bien surpris nos pères, eux qui, pendant un demi-siècle, avaient combattu l’Anglais et qui, pendant un quart de siècle encore, l’avaient maudit. Les passions de cette époque sont d’un temps que le nôtre ne comprend même plus. Jamais le court espace d’une vingtaine d’années ne mit une telle distance entre deux âges historiques qui se touchent et dont la postérité aura cependant quelque peine à découvrir les points de contact. Tout a changé de physionomie ; c’est un nouveau monde moral qui s’élabore. La poussière que nos agitations soulèvent nous dérobe la vue du but vers lequel, sans en avoir exactement conscience, peu à peu et invinciblement nous tendons ; que les philosophes y prennent garde ! c’est par leur main peut-être que Dieu va nous ramener sur le vieux chemin des catacombes. Nos pères, bien qu’ils eussent proclamé le désir de ne faire la guerre qu’aux châteaux et de respecter les chaumières, n’avaient rien gardé des idées de fraternité et de mansuétude que le christianisme s’était efforcé de substituer aux antagonismes de la société antique. On eût dit que les traditions de la chevalerie leur pesaient et qu’ils avaient hâte de redevenir franchement païens. Dans leur naïf empressement à rompre avec le passé, on les vit reculer tout d’un trait jusqu’à la fondation de Rome et jusqu’à la guerre du Péloponèse. Athènes et Sparte, Carthage et Rome, se retrouvèrent une seconde fois en présence ; la démocratie et l’oligarchie reprirent la lutte au point où Philoclès et Lysandre l’avaient laissée.

Napoléon Ier avait trop de génie pour s’égarer dans de pareils sentiers ; il n’en resta pas moins le continuateur de César bien plus que celui de Charlemagne. Il voulait des hommes de Plutarque : il en eut. Notre marine elle-même lui en aurait donné, si elle n’eût été trop vite accablée par une succession inouïe de revers. L’amiral Charles Baudin, qui m’honora jadis de son amitié, était, avec l’amiral Roussin, avec l’amiral de Rigny, avec l’amiral de Mackau, un des produits de cette éclosion généreuse et féconde couvée sous l’œil du maître. Et combien destinés à une renommée peut-être plus illustre encore se sont vus écrasés dans l’œuf au moment où ils allaient déployer leurs ailes !

Quos dulcis vitæ exsortes et ab ubere raptos
Abstulit atra dies et funere mersit acerbo.


Il n’y a pas d’histoire pour ces déshérités ; la seule trace qu’ils eussent laissée, trace bien fugitive, ombre de trace, vestige approprié à des hommes qui ne furent eux-mêmes, dans le court passage de la vie, que des ombres, a disparu avec les derniers compagnons d’armes qui gardaient au fond du cœur leur mémoire. De tous ces