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de changer en quelques minutes la face du monde. Pourquoi la marine à vapeur ne reprendrait-elle pas un jour le rôle dont la marine à voiles s’est laissé déposséder ?

Les prisonniers sont transportés à Lampsaque ; Ce ne sont pas des Barbares ; ce sont des Grecs. Pensez-vous qu’ils aient quelque merci à espérer ? Ils auront la merci qu’ont rencontrée les vaincus de Sicile ; Lysandre et Callicratidas ne sont pas de la même école. Les longues guerres d’ailleurs finissent par endurcir le cœur des nations. La haine des Péloponésiens avait été portée à son comble par le décret rendu sur la proposition de Philoclès. Lysandre fait comparaître ce stratège devant lui : « Quelle peine mérites-tu, lui dit-il, pour avoir le premier méconnu ce que des Grecs devaient à des Grecs ? — Ne prends pas la peine de m’accuser, lui répond Philoclès ; je ne suis pas ici devant un juge. Tu as vaincu : traite-moi comme je t’aurais traité si j’eusse été vainqueur. » Les anciens allaient généralement au-devant de la mort avec une dignité sereine. Philoclès entre au bain. Quand il en sort, on le dirait paré pour une fête ; la poussière du combat a disparu. Comme les trois cents Spartiates aux Thermopyles, Philoclès a revêtu sa plus riche chlamyde ; le front haut, le, sourire aux lèvres, il se place à la tête de ses compagnons et se dirige avec eux vers le lieu du supplice. On égorgea ce jour-là trois mille Athéniens ; Philoclès eut l’honneur d’être frappé le premier. De tous les prisonniers un seul trouva grâce devant le glaive de Lysandre : ce fut Adimante, l’ancien lieutenant de Conon. Ce stratège s’était, dit-on, opposé « au décret des mains coupées. » D’autres prétendent qu’Adimante avait livré la flotte. Le peuple d’Athènes n’en douta pas un instant ; les catastrophes éveillent toujours l’idée de trahison.

Pour éviter le retour des atrocités dont le seul récit nous fait frémir, il est bon de vouloir rester chevaleresque même envers l’ennemi qui aurait cessé de l’être. La guerre, si vous la laissez glisser sur la pente des représailles, ne tarde pas à devenir une guerre sans pitié. On va loin quand on est une fois engagé dans cette voie ; l’aversion mutuelle grandit et s’entretient par ses effets mêmes. Il suffirait souvent de souffler sur le nuage pour reconnaître dans l’adversaire le plus détesté un être semblable à nous, digne d’estime, presque de sympathie ; on laisse le nuage s’épaissir, et l’on n’aperçoit plus qu’un monstre dont il faut à tout prix débarrasser la terre. Qui pourrait croire aujourd’hui à quel degré de haine en étaient arrivées, au début du XIXe siècle, l’Angleterre et la France ? Qui ne serait tenté de taxer l’histoire d’exagération en voyant, à quarante, à cinquante ans d’intervalle, ces deux peuples rivaux, ces deux ennemis implacables confondre leur sang sur les champs de bataille et se présenter aux congrès des nations la main dans la