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est pourtant un homme, un Athénien, à qui ce bloc enfariné ne dit rien qui vaille. Cet homme se connaît en ruses, et il a fait à ses dépens l’épreuve des ruses de Lysandre. Vous avez deviné sans peine qu’il s’agit ici d’Alcibiade.

Le fils de Clinias, depuis la disgrâce qui l’avait atteint, s’était senti repris d’un goût plus vif encore pour son ancien métier d’intrigant sans patrie et de condottiere. Ce n’était plus des satrapes de Darius, c’était des rois des Thraces, de Seuthès et de Médocus qu’il se proclamait l’ami. L’existence monotone du château de Rodosto commençait cependant à lui peser. Les Alcibiades pas plus que les Ovides ne sont faits pour passer leur vie au milieu des Barbares. Alcibiade songeait donc à reparaître un jour ou l’autre dans Athènes. Il s’en était volontairement banni ; : il n’y pouvait rentrer qu’entouré de l’éclat d’un nouveau triomphe. Rempli de cette pensée, il vient avec l’assurance qui jamais ne l’abandonne offrir ses services à la flotte de Conon. Qu’on l’accueille, qu’on lui fasse une part dans le commandement, et toute une armée d’auxiliaires accourt de la Thrace docile à ses ordres. Les généraux athéniens n’étaient pas sans connaître le dénoûment habituel des comédies d’Alcibiade. « Ni l’or des Barbares, ni l’armée des Odomantes » ne leur semblaient chose à laquelle on pût désormais se fier. Quand on leur parla de « ces circoncis, » ils commencèrent, en gens qui savaient sur le bout du doigt leur Alcibiade et leur Aristophane, « par serrer leur ail. » Firent-ils bien ? Furent-ils, en cette occasion, plus soupçonneux que sages ? Je n’en sais vraiment rien. Avec Alcibiade sans doute tout était à craindre ; Alcibiade n’en était pas moins le premier général de l’époque. A tort ou à raison, légitime méfiance ou imbécile jalousie, les stratèges, — Tydée et Ménandre plus encore peut-être que les autres, — prirent un violent ombrage de la présence de l’indéchiffrable héros dans leur camp. « Vous avez choisi un mauvais mouillage, leur dit Alcibiade. Vous êtes ici loin de toute ville, sur une plage sans abri. Il fallait rester devant Sestos, et ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’y retourner. » Des avis après des promesses, un blâme hautain, c’était trop. « Nous n’avons pas besoin de votre concours, et nous vous faisons grâce de vos conseils. » Telle est la réponse que s’attire le vainqueur de Cyzique, le conquérant jusqu’alors heureux de Byzance. « Ce n’est plus lui, ajoutent avec ironie les stratèges, ce sont les généraux élus par le peuple qui commandent. » Alcibiade se retire, et le lendemain Lysandre attaque. La coïncidence n’a point étonné Xénophon ; pour la mémoire d’Alcibiade je la regrette. Toujours est-il que l’avis d’Alcibiade était excellent.

Les Athéniens sont à terre ; Conon les a laissés se répandre, en quête de provisions, dans la campagne. La flotte du Péloponèse se