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chaque état, à l’égard de chaque autre état, selon leur degré respectif de richesse et de civilisation.

Et qu’on y prenne garde, ce ne serait pas là rentrer par un détour sous le régime protecteur, car il ne s’agirait nullement en cela de protection, prise au sens scientifique, ou, si l’on veut, technique de ce mot ; il ne s’agirait point d’économie politique, mais de pure politique.

Autant il est absurde en effet, autant il est injuste d’imposer, dans un pays, les consommateurs, c’est-à-dire la nation tout entière au profit exclusif de certains producteurs, autant il serait juste, au fond, autant il paraîtrait raisonnable, au premier aspect, d’imposer la nation tout entière au profit d’elle-même, de l’imposer pour le maintien de son indépendance, de sa puissance relative, du rang qu’elle occupe dans le monde. Est-ce donc pour autre chose qu’on lève des armées, qu’on construit à grands frais des places fortes, qu’on entretient des légations ?

N’exagérons rien toutefois.

Parce qu’une telle conduite semblerait conseillée par la raison d’état, parce qu’à tout prendre elle ne serait pas désavouée par la science, il ne s’ensuit pas qu’elle fût toujours, ou même habituellement, habile et sage. A vouloir obstinément se cramponner à ce qui croule, à prétendre lutter exclusivement, par des moyens artificiels, contre le progrès des idées générales et la pente des intérêts privés, non-seulement on s’épuiserait tôt ou tard en vains efforts, mais on méconnaîtrait les vrais moyens de salut.

S’il est constant que même en portant dans certains cas quelque atteinte à la prépondérance de certains états, la liberté commerciale profite à l’humanité, qu’elle accroisse la somme de la richesse et du bien-être dans le monde, la liberté commerciale fera son chemin, et tôt ou tard elle triomphera de tous les obstacles comme la goutte d’eau perce, à la longue, le rocher le plus dur.

S’il est certain qu’en exposant ces états à perdre une portion de leur capital et de leur population laborieuse, la liberté commerciale assure aux capitaux, ainsi dépaysés, des profits plus élevés, aux ouvriers expatriés une condition meilleure, tôt ou tard les uns et les autres s’en aviseront et émigreront de leur propre mouvement ; tôt ou tard il ne sera pas moins impossible de les retenir par des combinaisons de tarifs que par la menace et par la crainte.

Pour les états dont il s’agit, le vrai moyen de salut n’est pas de lutter perpétuellement contre la liberté, mais de lutter énergiquement contre la nature. Le vrai moyen de salut, c’est de redoubler d’efforts et de persévérance, d’activité et d’industrie, pour surmonter les difficultés de leur position, pour compenser l’ingratitude de leur sol et de leur climat. De tous les agens qui concourent à