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ce qui de nos jours n’est heureusement pas rare, annoncerait ouvertement le dessein de réformer son tarif de douanes conformément aux principes consacrés par la science, d’assurer indéfiniment aux industries dont le maintien importe à la sécurité, à la défense de l’état, une protection suffisante ; aux industries grevées de quelque impôt spécial, une protection égale au montant de cet impôt ; aux industries qui promettent de soutenir un jour la concurrence avec l’étranger, une protection progressivement décroissante jusqu’à une époque déterminée ; aux industries destinées à périr, le temps nécessaire pour que le déplacement des capitaux et des populations laborieuses s’opère avec aussi peu que possible de perte et de souffrances ; supposons un gouvernement qui se montrerait résolu à soumettre en matière de douanes le principe de la réciprocité aux chances raisonnables de succès, et qui, fidèle à sa parole, se mettrait sérieusement à l’œuvre, avec discernement et mesure sans doute, mais avec vigueur et persévérance, qui oserait en théorie l’attaquer sur ce terrain ?

Quel serait le protectionniste assez entêté pour demander plus en propres termes et de propos délibéré ? Quel serait l’utopiste assez emporté pour ne pas se montrer satisfait ?

En tenant un pareil langage, le gouvernement dont il s’agit garderait la position élevée, l’attitude grave et paternelle d’un gouvernement véritable ; il se déclarerait ouvertement le protecteur de tous les intérêts existans, de l’intérêt des consommateurs comme de l’intérêt des producteurs ; il promettrait à ceux-ci justice, égards, ménagement en tout ce que leurs prétentions peuvent avoir de légitime ou simplement d’avouable, les maintenant pour le surplus sous le droit commun, c’est-à-dire sous le régime de la liberté, qu’aucun gouvernement qui se respecte et qui connaît ses devoirs ne doit enfreindre ni restreindre sans un motif réel et suffisant.

En tenant un pareil langage, le gouvernement dont il s’agit ne professerait point expressément le libre-échange ; un gouvernement grave et prudent ne doit jamais s’engager dans les liens d’un système, mais il pratiquerait le libre-échange en tout ce que ce système a d’incontestable et d’incontesté, tout en le soumettant rigoureusement aux exceptions qu’il comporte, de son propre aveu.

En tenant un pareil langage, le gouvernement dont il s’agit élèverait un drapeau derrière lequel viendraient se ranger tous les hommes justes et sensés, tous les hommes éclairés et modérés. Sans porter atteinte à la sécurité du présent d’une part, il réhabiliterait la théorie aux yeux des timides ; d’une autre part, il indiquerait à l’esprit d’entreprise sur quelle nature et sur quelle mesure d’appui il doit compter dans l’avenir.

Tout dépendrait néanmoins du degré d’activité et d’énergie,