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consommateur de matières premières et de denrées, l’équivalent de ce qu’il percevrait à titre de producteur ?

N’avons-nous pas vu, en revanche, lors du triomphe de l’Anti-corn-league, non-seulement les hommes de parti en Angleterre, — l’esprit de parti abuse de tout, — non-seulement les hommes d’état, — les hommes d’état sont trop souvent les serviteurs des circonstances, — mais les théoriciens, les hommes de science, oubliant ce qu’ils n’avaient cessé de proclamer durant la lutte, à savoir que l’agriculture britannique étant grevée de près de 13 millions sterling de taxes spéciales, elle avait droit, sous ce rapport et dans cette mesure, à un certain degré de protection ; ne les avons-nous pas vus, dis-je, livrer l’agriculture britannique à la concurrence étrangère, sans droit fixe ou mobile, sans exception ni condition, ceux-ci prenant pour prétexte qu’à tout bien considérer la land-tax, par exemple, n’était pas trop onéreuse ; ceux-là que le bas prix des grains permettrait de supprimer les poor laws ; d’autres, ce qui peut se soutenir à la rigueur, que la dîme n’affecte pas sensiblement le prix des grains ; les plus sincères enfin déclarant nettement que l’intérêt public devait passer avant celui des propriétaires fonciers et de leurs fermiers, et qu’après avoir si longtemps opprimé le peuple, encore étaient-ils heureux de s’en trouver quittes à si bon marché.

Il en sera toujours ainsi.

L’esprit de parti est sincère, mais aveugle dans son entraînement. Il dépasse et dépassera toujours le but. L’intérêt privé est clairvoyant, mais rusé dans son manège ; il se souvient da ce qui lui convient ; il oublie, il ignore, il oubliera, il ignorera toujours ce qui ne lui convient pas. Mais les gouvernemens, dont la mission est d’imposer l’impartialité à l’esprit de parti et l’équité aux intérêts privés, les gouvernemens, dont le devoir est de faire prévaloir en toute chose l’intérêt général et le bon sens pratique, les gouvernemens, qui remplissent ce devoir beaucoup plus réellement que d’ordinaire on ne le suppose, pourquoi continueraient-ils à suivre timidement l’esprit de parti, passant avec lui tour à tour d’un bord à l’autre en essayant de le modérer ? Pourquoi continueraient-ils à parler le langage des intérêts privés et à caresser leur convoitise en essayant de la contenir ? Pourquoi n’auraient-ils pas une fois pour toutes un plan fixe, une politique certaine, des principes arrêtés, un langage ferme et personnel ? Pourquoi n’entreprendraient-ils pas de diriger l’opinion au lieu de l’attendre et de commander au lieu d’obéir ?

Supposons un gouvernement qui, profitant de l’état de paix au dehors et de prospérité intérieure dont jouit la nation qu’il dirige,