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habileté. Malgré ses méprises et bien qu’il connût mieux les historiens que l’histoire, il avait laissé à Montlosier le souvenir ineffaçable du plus merveilleux causeur. Il n’y a que Mme de Staël, disait-il plus tard, qui m’ait paru approcher de lui. Montlosier, de son côté, l’avait étonné par ses connaissances variées, quoiqu’un peu confuses, qui lui avaient mérité le surnom de bénédictin.

Cette réputation de connaître l’ancien droit public était parvenue aux oreilles du baron de Breteuil. Ils eurent plusieurs conférences sur la possibilité d’une régence. Montlosier lui adressa même un mémoire; mais, pendant ces débats, Marie-Antoinette montait sur l’échafaud. L’accueil que le baron de Breteuil avait semblé donner dans son esprit aux idées constitutionnelles fit place à un retour décidé au régime absolu. Il ne fit un jour aucune difficulté d’avouer la nécessité du rappel des parlemens. — « Comment, demanda Montlosier, et les lettres de cachet aussi! — Sans aucun doute, répondit son interlocuteur, en France on ne peut gouverner sans cela! »

Les cabinets étrangers commençaient à être moins rassurés sur le succès de cette politique à outrance. Le comte de Mercy-Argenteau s’en était ouvert à Montlosier. Il lui avait envoyé un homme de beaucoup d’esprit, Pellenc, le conseil de Mirabeau dans ses procès au parlement d’Aix, qui l’avait suivi à Paris durant la constituante et qui avait composé quelques-uns de ses discours, notamment celui sur le droit de paix et de guerre. De nombreuses conversations eurent lieu entre Pellenc, le comte de Mercy et Montlosier sur le caractère de la révolution française, sur ses forces, sur les moyens de la dominer. Ces conversations n’aboutirent pas et ne pouvaient aboutir.

« J’ai une idée, écrivait Montlosier, à laquelle tout paraît devoir se subordonner, c’est que les jacobins ont parfaitement constitué la nation. Ils y ont mis un art merveilleux, sur lequel l’histoire aura à reposer son attention. Il faudra organiser l’ordre de la même manière qu’ils ont organisé l’anarchie. » Ce fut Bonaparte qui s’inspira plus tard de cet avis.

Mallet Du Pan, à qui Montlosier écrivait ainsi, venait de sortir encore de sa retraite. Dès les premiers jours de février 1793, le maréchal de Castries avait de nouveau fait appel à ses lumières. Mallet nous apprend qu’il consulta alors Mounier qui vivait à Morat, dans la retraite, oublié et méconnu. Mounier lui conseilla de se rendre à cet appel. Il était d’ailleurs attiré par le désir de retrouver Montlosier, toujours généreux, toujours dévoué, qui lui avait offert son argent et son aide.

« J’ai à peu près cinq cents louis dont je pourrai disposer sous